Portrait

Charlotte Wojcik : Stratégie d’une revanche silencieuse  

Adolescente, un colonel lui affirme que l’armée n’est pas faite pour les femmes. Aujourd’hui, Charlotte Wojcik œuvre à ouvrir les métiers de la cyberdéfense aux jeunes filles. 

Publié le 8 mars

Lecture 11 min.

Une phrase a l’effet d’une grenade. À l’impact, la terre se dérobe aussi bien que l'horizon. Pourtant une simple porte ouverte, censée attirer la jeunesse aux métiers militaires. Une adolescente de quatorze ou quinze ans qui se projette déjà dans l’uniforme kaki. Et puis, ce colonel qui, d’un revers de main, pulvérise ses espoirs. À Prayssac, Charlotte Wojcik entraîne sa mère à l’événement annuel, le cœur battant, prête à apprendre comment servir son pays. Ce rêve, elle le chérit, au titre d’une vocation. La collégienne quitte la caserne avec une réponse. Pas celle attendue. “Les femmes n’ont pas leur place dans l’armée”, lui assène le colonel. À cet âge-là, l’autorité fait l’argument. On ne discute pas un officier supérieur. On range le rêve dans un tiroir. “On prend ça pour argent comptant et c’est un monde qui s’effondre”, raconte Charlotte Wojcik, aujourd’hui présidente des Cadettes de la cyber. Sur le chemin du retour, le message s’imprime : certaines institutions se voient encore comme des bastions masculins. La porte s’entrouvre seulement pour rappeler celles qui restent dehors. Dans sa mémoire, la scène diffère d’une humiliation. Sous les gravats amers, une braise se met à rougeoyer. “Dans sa laideur, il m’a donné plein de force”, confie-t-elle. Le colonel, lui, disparaîtra aussitôt de sa vie. Mais sa phrase, elle, restera. Elle jalonne son parcours, comme un fantôme discret, revenant à chaque étape pour rappeler l’interdiction. À l’oreille, il lui souffle d’utiliser un chemin détourné. 

Les mots comme autre front 

De ce premier coup de tonnerre naît une bifurcation. L’uniforme se ferme, les mots ouvrent un passage. Charlotte Wojcik s’engouffre dans la communication comme on change de front sans renoncer à la bataille. Pas question de rester muselée. “J’ai besoin d’exprimer ma créativité autrement que par des PowerPoint”, explique-t-elle. Lycée littéraire, option musique, puis BTS communication à Toulouse. Dans la France du début des années 2000, la trajectoire semble logique : aux hommes la stratégie militaire, aux femmes les mots et la communication. Mais derrière cette apparente conformité, se cache une autre boussole. Celle du collectif, du service. “J’avais envie de participer à l’effort global”, rebondit Charlotte. Alors la communication glisse vers la politique. Master en communication publique, premiers pas dans les coulisses du MoDem, d’abord en tant qu’alternante au le pôle événementiel. 2012, la campagne présidentielle dans l’équipe de François Bayrou. Là, le tempo change brusquement. Les journées se dilatent, les nuits disparaissent, les week-ends s’évaporent dans la machine électorale. La fatigue cogne, l’adrénaline aussi. “Je n’ai jamais connu autant de travail de toute ma vie”, assure la présidente des Cadettes de la cyber. Au milieu de ce tourbillon, l’intensité la galvanise. Pas le militantisme. L’action. “Je n’ai jamais été encartée, j’ai toujours tenu à ma liberté”, explique-t-elle. À 24 ans, elle accomplit un pas supplémentaire. Direction le Lot, le département de Prayssac, sa terre d’enfance. Charlotte Wojcik s’y présente aux élections législatives sous les couleurs du MoDem. La benjamine du scrutin, toujours portée par le collectif, défend les hôpitaux, les écoles, le territoire. Ici, le service public cesse de jouer une mélodie lointaine. Il prend la forme d’une campagne de terrain. L’uniforme n’est plus à l’horizon. Mais l’idée de servir, elle, n’a jamais quitté la route. 

Le besoin d’une ligne de crête  

L’intensité politique ne lui suffit plus. À peine la campagne refermée, Charlotte Wojcik saute à l'Institut français de géopolitique. Lors d’un entretien, une enseignante lui propose de travailler sur un sujet émergent : les conflits dans le cyberespace. L’idée passe aussitôt à la trappe. “La cyber ? Non, ça ne m’intéressait pas”, ironise-t-elle. Ce qu’elle cherche se situe loin des claviers et des écrans. L'étudiante choisit de préparer un mémoire sur le trafic de cocaïne en Amérique latine. Un sujet de laboratoire, mais juste en apparence, car pour Charlotte, pas questions d’en rester aux amphithéâtres ou aux graphiques. Direction le Pérou. Officiellement, elle part trois mois au plus près des routes de la coca. Officieusement ses parents imaginent leur fille plongée dans des archives studieuses. “J’avais besoin d’aventure”, affirme la jeune femme. Sur place, les rencontres s’enchaînent : policiers, magistrats, habitants, trafiquants, etc. Une enquête de terrain au sens littéral. Dans une prison, elle se retrouve face à plusieurs narcotrafiquants. L’entretien commence par un interrogatoire inversé. “On m’a asséchée de questions pendant plus d’une heure. Je pensais ne jamais en ressortir”, confie la présidente des Cadettes de la cyber. Plus loin, elle s’aventure dans des zones de production de coca. Les champs s’étendent au pied des collines, protégés par des groupes armés et les restes du Sentier lumineux, le parti communiste révolutionnaire péruvien. Dans des installations rudimentaires, la pâte de base se fabrique à ciel ouvert, mélange de feuilles broyées et de kérosène. Le danger plane. Mais la peur ne domine pas. Ce qu’elle ressent surtout, c’est l’adrénaline du réel. “J’avais besoin d’être sur la ligne de crête”, réplique Charlotte Wojcik. Sur ces terres instables, la chercheuse découvre une vérité simple : une enquête se mène parfois comme une opération. Sang-froid, intuition et objectif clair.  

Dans la machine de défense 

Cette fois, l’aventure ne se joue plus dans la jungle andine, ni dans les prisons de narcotrafiquants. Elle s’invite dans les couloirs feutrés de l’État français. Son mémoire sur le trafic de cocaïne, gratifié d’une mention très bien, lui ouvre une porte au ministère des Armées. Charlotte Wojcik obtient un stage dans une direction chargée des relations militaires bilatérales. Les dossiers qu’elle manipule racontent déjà une Europe sous tension : relations militaires entre la France, l’Ukraine, la Russie ou la Pologne. Les réunions s’enchaînent, les notes diplomatiques circulent et les équilibres stratégiques se négocient à mots pesés. “Là, j’avais l’impression que la boucle se bouclait”, déduit-elle. Pas l’uniforme rêvé de l’adolescente, mais une porte entrouverte dans l’institution. Le stage se prolonge, les responsabilités aussi. En 2015, la France bascule dans une séquence sécuritaire marquée par les attentats et l’essor de nouvelles menaces numériques. La jeune diplômée rejoint une cellule du Commandement de la cyberdéfense consacrée à la lutte informatique d’influence. Ironie du parcours, la cyber, qu’elle avait écartée quelques années plus tôt, revient, mais cette fois, comme champ d’action. La recrue découvre ce théâtre d’opérations avec la curiosité d’une géopoliticienne et l’instinct d’une stratège. “Concevoir une intervention cybernétique, c’est un peu comme mener une partie d’échecs”, analyse Charlotte Wojcik. Autour de la table, ingénieurs et analystes croisent leurs expertises pour anticiper les manœuvres adverses. “On réfléchissait ensemble à l’objectif, puis, chacun apportait sa brique”, explique-t-elle. Pendant cinq ans, elle participe à ces opérations discrètes où la guerre se mène à coups d’algorithmes, d’influence et d’analyses stratégiques. Celle qui cherchait l’intensité et le service public a peut-être changé de décor mais pas de bataille. 

L’uniforme, oui, mais autrement 

Cinq années passées dans les coulisses de la cyberdéfense vont finir par réveiller un vieux rêve. Charlotte Wojcik participe déjà à la défense de son pays, mais une part d’elle reste habitée par un désir, celui de porter l’uniforme. Alors, en parallèle de son poste civil, elle s'engage dans la réserve opérationnelle. “S’il était important pour moi de servir mon pays, porter l’uniforme l’était tout autant et la seule la façon d'y parvenir, c’était de devenir réserviste”, précise-t-elle. L’uniforme qu’on lui avait refusé adolescente finit par rejoindre son vestiaire. Capitaine de réserve, elle participe à plusieurs missions en appui des opérations cyber et part en interventions extérieures. Son rôle consiste à coordonner entre les équipes déployées et le Commandement de la cyberdéfense. Les environnements changent, les contraintes aussi. “Dans mon unité cyber, on était quasi 50-50 entre femmes et hommes”, constate Charlotte Wojcik. Or, dans certains déploiements, la parité observée s’effondre. Sur quatre-vingts militaires... à peine deux femmes. Le contraste frappe. Les réunions, les briefings, les déploiements se déroulent dans des univers presque exclusivement masculins. Mais le terrain ne la déstabilise pas. Au contraire. Il réactive ce goût de l’action qui traverse tout son parcours. “On était constamment en opération”, se souvient Charlotte Wojcik. Elle retrouve, ici, cette ligne de crête qu’elle recherche depuis le début : agir pour une chose plus grande que soi. Mais, au fil des années, une évidence s’installe. Si les femmes restent si rares dans ces univers de stratèges, ce n’est pas seulement une question de recrutement. Peut-être faut-il commencer bien plus tôt. Avant les carrières. Avant même les choix d’orientation. Là où naissent les vocations. 

Des feuilles A4 pour semer des vocations 

Observer un problème pousse à le résoudre. Après des années à constater la quasi-absence de femme dans la cyberdéfense et la réserve, Charlotte décide d’agir là où tout commence : au moment des choix d’orientation. L’idée prend forme durant le premier confinement. Un soir suspendu, elle appelle sa famille et retourne le problème dans tous les sens. Pourquoi si peu de femme dans la cyber ? Assise à sa table, elle attrape une feuille A4, puis une autre, encore une autre... la nuit s’éternise, les lignes s’accumulent et un programme se forme : les Cadettes de la cyber. “J’avais envie de donner à d’autres femmes la chance que j’ai eue ”, révèle Charlotte Wojcik. Et pas une association de plus dans l’écosystème numérique. Un dispositif où des étudiantes en cybersécurité racontent le métier dans les collèges et lycées. L’idée circule d’abord dans son réseau professionnel avant d’atterrir sur le bureau de l’amiral Arnaud Coustillière, son ancien commandant de la cyberdéfense française. Là où le colonel de Prayssac avait fermé la porte d’un revers de phrase, l’amiral accueille le projet avec enthousiasme. Il y voit même une évidence. Mais il tempère aussitôt l’élan : “si tu attaques directement la face nord, tu vas te casser les dents”. Mieux vaut avancer par étapes. En 2021, les Cadettes de la cyber voient ainsi le jour dans le cadre du Pôle d’Excellence Cyber, présidé par l’amiral. Promotion après promotion, les étudiantes deviennent ambassadrices de la cybersécurité. Certaines arrivent timides, parfois hésitantes. Quelques mois plus tard, elles animent des conférences et prennent la parole devant des salles combles. “Certaines m’ont complètement scotchée”, reconnaît s’être étonné la présidente du programme. À travers ces fières ambassadrices, l’ancienne adolescente, déboutée de l’uniforme, voit la naissance d’une nouvelle génération prête à franchir des seuils autrefois interdits.  

La vie, c’est droit devant 

En accompagnant les Cadettes, Charlotte Wojcik sait aussi d’où lui vient cette obstination à ouvrir des portes. Dans sa famille, les femmes n’attendent pas qu’on leur fasse de la place. Son arrière-grand-mère fut la première géomètre-topographe de France, un métier d’homme à l’époque. Sa grand-mère maternelle sillonnait le pays comme représentante chez Lancôme, parcourant la France entière quand beaucoup d’épouses restaient encore assignées au foyer. Sa grand-mère paternelle écrivait des poèmes et voyageait seule, faisant trois fois le tour du monde. Quant à sa mère, elle a repris ses études avant de créer son entreprise. Une lignée de femmes qui ont tracé leur route sans demander d’autorisation. “Des femmes courageuses qui n’ont jamais demandé la permission d’exister”, clame la présidente des Cadettes de la cyber. Face à ces trajectoires bien réelles, la phrase du colonel tombée en désuétude "les femmes n’ont pas leur place dans l’armée” se résume aujourd’hui à un argument d’autorité patriarcale. L’expérience familiale, elle, lui oppose un argument empirique. “Dans ma famille, on a un slogan que les femmes se transmettent de génération en génération : la vie, c’est droit devant”, revendique-t-elle. Ce mot d’ordre finit par orienter ses propres choix. Après quinze années passées à Paris dans les cercles de la défense et de la cybersécurité, Charlotte Wojcik travaille aujourd’hui chez Capgemini. Depuis six ans, elle y intervient sur des enjeux du secteur public, après avoir débuté dans les activités liées à la défense. Puis la page parisienne se tourne. Direction Toulouse, sans quitter ses fonctions. Un retour au vert qui correspond aussi à une nouvelle étape de sa vie. La naissance de son fils redéfinit son tempo quotidien. “Je n’ai pas envie de rater les premières années de mon enfant”, explique Charlotte Wojcik. Entre les Cadettes qu’elle accompagne et cette nouvelle vie loin de l’agitation parisienne, la logique reste la même. Les femmes de sa famille ont ouvert des chemins avant elle. À son tour désormais d’en tracer un, pour son fils comme pour celles et ceux qui suivront.