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Exaion vendu à Mara : la France entre attractivité et crise de souveraineté

La France a autorisé la cession de 64 % d’Exaion au groupe américain Mara sous conditions strictes, déclenchant une vive controverse dans la tech. 

Publié et mis à jour le 24 février 2026
4 min.
Exaion vendu à Mara : la France entre attractivité et crise de souveraineté

Une pépite née chez EDF passe sous pavillon américain. Et le débat sur la souveraineté s’embrase. Après plusieurs mois d’instruction par le Bureau du contrôle des investissements étrangers, l’État a autorisé la cession de 64 % d’Exaion à Mara Holdings pour 168 millions de dollars. La start-up, lancée en 2020 dans l’incubateur d’EDF, valorise des supercalculateurs recyclés pour proposer du cloud bas carbone, du calcul haute performance et des services blockchain. Structurellement déficitaire, 2 millions d’euros de chiffre d’affaires pour 4,5 millions de pertes en 2024, elle devait trouver des capitaux pour changer d’échelle. L’exécutif assume un compromis. “L’État a refusé une cession exclusive pour imposer un partenariat équilibré”, a déclaré Roland Lescure, ministre de l’Économie. Il a revendiqué “une protection intransigeante de nos intérêts stratégiques”. Le cadre est posé. Reste à savoir si l’architecture juridique suffit à contenir les implications industrielles d’un tel transfert. 

Une cession sous haute surveillance étatique  

Bercy met en avant le maintien en France des activités sensibles réalisées pour EDF, désigné comme client sensible, ainsi que la conservation des capacités industrielles associées. Les données critiques doivent être réinternalisées afin d’éviter tout risque d’ingérence. Le verrou est réglementaire. Pourtant, la controverse porte ailleurs. Le député Modem, Philippe Latombe, a qualifié le dossier d’”enjeu majeur pour la souveraineté numérique nationale”. En filigrane, il soulève un point central : la souveraineté ne se réduit pas à l’emplacement des serveurs. Elle inclut la capacité à arbitrer les investissements, à définir les priorités technologiques, à décider des usages. Or, en cédant la majorité du capital, l’État accepte que ce pouvoir d’orientation se partage désormais avec un acteur américain dont la stratégie globale dépasse le seul périmètre français. 

Clause levée, autonomie sauvegardée ?  

Autre victoire mise en avant par le gouvernement, la suppression de la clause de non-concurrence initialement exigée par Mara à l’encontre d’EDF Pulse Holding. Cette clause aurait pu contraindre l’énergéticien dans ses développements futurs. “Nous avons été extrêmement vigilants”, a assuré Roland Lescure. La vigilance contractuelle ne dissipe toutefois pas le malaise lié au profil de l’acquéreur. Mara est l’un des leaders mondiaux du minage de bitcoin, activité fondée sur l’exploitation intensive de capacités de calcul. Même si l’entreprise met en avant la diversification de ses activités, son cœur historique demeure lié à cette industrie. Or Exaion a été pensée pour valoriser des supercalculateurs bas carbones au service du cloud, de l’IA et de la simulation industrielle. Le député Eric Ciotti a dénoncé “une incohérence stratégique majeure”, pointant le contraste entre ambitions industrielles et adossement à un champion du bitcoin. Tandis que l’ancien ministre de l’économie Antoine Armand a estimé qu’il s’agissait d’”un sujet de souveraineté technologique”. Au-delà des postures partisanes, une interrogation traverse l’écosystème : quelles priorités guideront l’allocation des capacités de calcul d’Exaion à moyen terme, entre IA industrielle et optimisation du minage ? 

Majorité au conseil, minorité au capital 

Pour contenir la polémique, l’État a imposé l’entrée d’un investisseur français, le groupe NJJ de Xavier Niel. L’entrée permet aux intérêts français de représenter près de la moitié du capital et d’obtenir cinq sièges sur huit au conseil d’administration. “Ce rééquilibrage assure une majorité d’intérêts français”, a affirmé le ministre de l’Économie. La formule se veut rassurante. Elle masque toutefois une réalité arithmétique : Mara détient 64 % du capital. Dans une entreprise déficitaire appelée à investir massivement pour atteindre la rentabilité, l’actionnaire majoritaire pèsera sur les décisions structurantes. Les pertes d’Exaion en 2024 rappellent la fragilité du modèle initial. Cette dépendance financière alimente une critique récurrente dans l’écosystème. La France dispose des talents et des infrastructures énergétiques, mais manque de capitaux domestiques capables d’absorber le risque industriel de long terme. 

De dossier industriel à affaire d’État 

La vente d’Exaion intervient alors que la France et l’Europe multiplient les discours sur l’autonomie stratégique dans l’IA, le cloud et les infrastructures énergétiques. Et l’entreprise opère précisément sur ces segments. En ce sens, Philippe Latombe et le sénateur Dany Wattebled ont saisi le Parquet national financier pour obtenir un examen approfondi de l’opération. “Nous demandons toute la transparence sur cette opération”, a indiqué Dany Wattebled. La judiciarisation du dossier illustre la portée symbolique d’Exaion. L’affaire ne se limite plus à une start-up déficitaire cherchant un investisseur. Elle interroge la cohérence d’une politique qui revendique l’autonomie stratégique européenne, tout en s’appuyant sur des capitaux étrangers pour développer ses infrastructures numériques critiques. En encadrant strictement la vente sans l’empêcher, l’État assume un pragmatisme économique. Pour une partie de l’écosystème, ce pragmatisme pourrait bien faire jurisprudence. 

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