GREEN IT DAYS  

Face à l’IA et aux dépendances, la sobriété devient un enjeu de robustesse 

Le 10 septembre à Montpellier, le Green IT Day a fait de la robustesse le nouvel horizon du numérique responsable. Une bascule qui oblige à revoir la performance et les usages. 

Publié et mis à jour le 16 septembre 20266 min de lecture
Face à l’IA et aux dépendances, la sobriété devient un enjeu de robustesse
Fiona Slous / Alliancy

“Le numérique responsable en tant que tel est mort. Mais vive le numérique responsable”, a lancé Magalie Germontd, vice-présidente de Digital 113 chargée du numérique responsable, devant les quelque 500 participants réunis le 10 septembre au Corum de Montpellier. Pour sa douzième édition, le Green IT Day veut transformer une politique de réduction des impacts en outil de robustesse. Cette nouvelle fonction doit permettre aux entreprises d'endurer les pénuries de ressources, les tensions géopolitiques, les cyberattaques ou encore la concentration technologique. “Notre numérique, aujourd’hui, est un peu à l’image d’un champ ou d’une forêt en monoculture”, a comparé Françoise Nothon, présidente de Digital 113. Cette méthode d’agriculture privilégie le rendement, mais sa faible diversité la fragilise au premier choc. Le numérique reproduit ce travers lorsqu’une performance accrue repose sur quelques technologies difficiles à remplacer. Le raisonnement vaut aussi lorsque la ressource vient à manquer. Un numérique moins gourmand en matière ou en énergie expose moins l’entreprise aux tensions qui les affectent. “Notre numérique participe à ce dérèglement. Il doit donc devenir une part de la réponse”, a défendu Magalie Germont. Le Green IT ne promet donc plus seulement de diminuer une empreinte. Il cherche à réduire ce dont le numérique a besoin pour fonctionner et, avec lui, une partie de ses vulnérabilités. 

La sobriété devient une assurance 

Encore faut-il savoir où le système peut casser. “Ça commence déjà par savoir d’où on part”, a expliqué Magali Levallois, conseiller métropolitain délégué aux relations aux usagers, à la souveraineté numérique et à l’innovation. Montpellier Métropole et sa régie publique de l’eau participent à un audit de leurs dépendances numériques. La cartographie doit faire apparaître les équipements, logiciels et infrastructures sans solution de remplacement immédiate. La sobriété change alors de statut. Allonger la durée de vie d’un matériel réduit l’exposition à un approvisionnement tendu. Limiter les ressources mobilisées par un service diminue la quantité de matière ou d’énergie à sécuriser. EDF applique cette logique à ses infrastructures. “Le numérique est devenu indispensable au fonctionnement des infrastructures énergétiques”, a rappelé David Tran, chargé de mission Transition énergétique et RSE chez EDF. Le groupe utilise des jumeaux numériques de bassins versants pour anticiper les tensions sur l’eau et a noué un partenariat avec Mistral AI pour des usages industriels. “Un numérique robuste est avant tout un numérique maîtrisé”, a résumé David Tran. La maîtrise ne signifie donc pas moins de numérique partout. Elle impose de choisir les usages capables de renforcer l’activité sans fabriquer une dépendance supérieure. 

L’économie récompense la panne  

La robustesse se heurte à un modèle bâti sur l’extraction. Extraire, produire, vendre, jeter, puis recommencer. Dans le bâtiment, la mise en concurrence au prix le plus bas pousse chaque fournisseur à comprimer ses coûts. “Ça permet d’avoir des coûts extrêmement compétitifs, mais ça conduit à faire n'importe quoi”, a lancé Fabrice Bonnifet, président du C3D. Selon lui, cette optimisation donne des équipements conformes à la livraison, mais coûteux à maintenir lorsqu’ils vieillissent. Son alternative repose donc sur une économie de l’usage plutôt que sur la propriété et donc la production. Le propriétaire d’un bâtiment n’achète plus un ascenseur, mais de la mobilité verticale. Le fabricant conserve alors l’équipement et gagne davantage si celui-ci fonctionne plus longtemps. “Chaque minute marginale de bon fonctionnement de l’ascenseur, c’est du cash pour eux”, a expliqué Fabrice Bonnifet. Vendre le moins cher possible puis remplacer rapidement n’a plus d’intérêt. La logique extractive récompense le renouvellement. La logique régénérative cherche, au contraire, à préserver les actifs, les ressources et les écosystèmes dont dépend l’activité. La comptabilité reste toutefois pensée pour la rotation des actifs. Un équipement amorti sur cinq ans peut encore fonctionner longtemps alors que sa valeur comptable est devenue nulle. Bonnifet défend donc un amortissement adapté à la durée physique des composants. “Le sujet, il est comptable”, a-t-il martelé. Faire durer devient une stratégie de robustesse à condition que l’entreprise puisse aussi gagner de l’argent avec ce qu’elle ne remplace plus. 

L’IA casse le thermostat 

Régénératrice, le mot séduit. Mais Axelle Lemaire, directrice exécutive Durabilité et Responsabilité sociale de l’entreprise chez Sopra Steria, refuse qu’il devienne un raccourcit face au travail moins spectaculaire de réduction des impacts. “C’est peut-être un peu bullshit”, a-t-elle prévenu. Une entreprise ne régénère rien en ajoutant une promesse positive à des consommations toujours croissantes. La décarbonation, la sobriété, l’écoconception et l’allongement de la durée de vie restent le socle. Mais l’IA percute l’économie de la durée. La directrice exécutive Durabilité et Responsabilité sociale a expliqué que Sopra Steria cherche à conserver ses ordinateurs jusqu’à quatre ou cinq ans, mais l’essor de l’IA accroît les besoins de puissance. Des machines fonctionnelles se retrouvent ainsi inadaptées aux nouveaux usages. Leur remplacement ne représente pas seulement un coût environnemental. Certains équipements ont subi une hausse de 20 à 30% dans un marché tendu par la demande de GPU. “Ce qui m’inquiète aujourd’hui dans la course à l’IA, c’est sa vitesse”, a-t-elle alerté. L’entreprise peut limiter les calculs avec des modèles plus frugaux et réduire à la fois le coût financier et l’impact environnemental. Le choix devient moins confortable lorsqu’un usage d’IA promet un gain de productivité. Attendre expose l’entreprise à un concurrent plus rapide. “Les entreprises ne peuvent pas se permettre de ne pas rester dans la course”, a estimé Axelle Lemaire. La sobriété cesse alors d’être une simple affaire d’efficacité technique. Elle devient un arbitrage sur la valeur de l’usage. “C’est pour faire quoi ?”, a interrogé Fabrice Bonnifet.  Une IA moins gourmande ne règle rien si son moindre coût autorise une multiplication des usages. Le crash-test du Green IT se joue ici. Être plus efficace ne suffit plus lorsque chaque gain nourrit la course au volume.  

Reprendre la main sur ses impacts 

L’arbitrage devient encore plus difficile lorsque l’entreprise ne possède pas les données pour le faire. Les groupes peuvent vouloir réduire l’empreinte de leur cloud sans obtenir les données précises sur l’eau, l’énergie ou les émissions des infrastructures utilisées. “Moi, quand j’essaie de négocier avec Microsoft, ça ne fonctionne pas”, a reconnu Axelle Lemaire au sujet de sa demande d'indicateurs environnementaux aux grands fournisseurs. Le problème n’est plus seulement celui de la transparence. Sans données, impossible de piloter finement son propre green IT. Sans alternative crédible, difficile d’imposer ses exigences au fournisseur. “Il faut qu’on demande ensemble”, a-t-elle plaidé. Elle a défendu des alliances entre entreprises et un soutien accru aux communs numériques et au logiciel libre. Les entreprises partageraient la charge d’une technologie plutôt que d’en abandonner la maitrise à un fournisseur. La coopération a toutefois son revers. “Ça suppose de lâcher un peu de pouvoir”, a reconnu Axelle Lemaire. Toute l’ambiguïté de l’économie régénérative tient dans cet arbitrage. Elle promet de préserver les ressources et les écosystèmes là où l’économie extractive prospère sur leur consommation. Tant que la performance récompense le renouvellement, le volume ou la puissance disponible, la sobriété restera une contrainte. Dès que la durée, l’usage et la maîtrise des dépendances créent de la valeur, le Green IT devient régénératif et donc une manière de tenir le choc. 


Préférences de consentement