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Face à l'IA, le numérique responsable passe de la mesure à la finalité

À l'ouverture de la 6e édition du GreenTech Forum, les intervenants ont convergé : face à l'IA, réduire l'empreinte ne suffit plus. Il faut décider à quoi doit servir la technologie.

Publié et mis à jour le 5 novembre 2026
10 min.
Face à l'IA, le numérique responsable passe de la mesure à la finalité
Sylvain Fievet / Alliancy

Plus de 300 candidatures pour prendre la parole en deux jours. Pour Véronique Beaupère, Ecosystem Advisor chez Alliancy Etudes & Actions et présidente du comité de programme, c'est le signe que "malgré les défis du moment, le sujet reste d'actualité, vivant et mobilisateur pour beaucoup d'organisations". Les exposants ont eux aussi répondu présent, dans un contexte économique pour le moins difficile.

Le programme de cette sixième édition s'est articulé autour de quatre axes : la gouvernance et l'embarquement des équipes, les outils et méthodes pour agir, l'innovation (au premier rang de laquelle l'IA) et l'ouverture vers d'autres environnements. Dans un message enregistré, la ministre déléguée chargée de l'Intelligence artificielle et du Numérique et marraine de l'édition, Anne Le Hénanff, a rappelé que le numérique pèse 4,4 % de l'empreinte carbone de la France. Elle a souligné que l'IA fait grimper les besoins en calcul et en infrastructures et que le quantique ouvrira de nouvelles perspectives, mais que ces évolutions ont un coût environnemental. Son message aux participants : "Ne faisons plus du numérique responsable un sujet à part."

"On ne transforme durablement que ce que l'on mesure", a souligné la ministre en déroulant les leviers publics : la loi de 2021 visant à réduire l'empreinte environnementale du numérique, les travaux de l'ADEME et de l'Arcep, le soutien de France 2030 à l'écoconception, au réemploi et à l'efficacité énergétique et hydrique des centres de données. Elle a rappelé qu'à Bruxelles, la France défend l'intégration de l'écoconception des services numériques dans le Digital Networks Act et que, sous présidence française, le G7 a pour la première fois reconnu collectivement les impacts environnementaux du numérique. Anne Le Hénanff a enfin élargi la notion de souveraineté, qui ne se limite pas selon elle à la maîtrise des technologies mais englobe les valeurs et les exigences qui encadrent leur développement.

Louis Billerot, chargé de mission numérique responsable à la Direction Générale des Entreprises (DGE)

Louis Billerot, chargé de mission numérique responsable à la Direction Générale des Entreprises (DGE)

Aude Brès / Alliancy

L'écosystème bute sur les limites du volontariat

Le trafic sur les réseaux a été multiplié par 18 en dix ans et pourrait encore l'être par cinq ou six d'ici la fin de la décennie. Romain Bonenfant, directeur général de la Fédération française des télécoms (FFT), a rappelé que la vidéo en représente environ 70 %. La FFT a réalisé 400 mesures en laboratoire à partir des pratiques du référentiel d'écoconception. Selon les résultats présentés, leur généralisation pourrait diviser le trafic par deux.

Les gestes en question sont simples : ne pas précharger toutes les vidéos d'un fil, ne pas afficher d'image quand on écoute seulement de la musique. Des éditeurs comme France Télévisions et Canal+ s'y sont déjà engagés. Mais pour Romain Bonenfant, "on n'arrive pas à [maîtriser le trafic] simplement par des mesures volontaires". L'étude a montré que les résultats varient fortement selon le terminal et le système d'exploitation, et que certains boutons d'économie de données n'ont aucun effet : "c'est un faux bouton". Il a plaidé pour un observatoire public et des règles européennes contraignantes, car "cette taille critique, c'est l'Europe".

Christian Cor, administrateur de Numeum et président de Saaswedo, a décrit un basculement de l'empreinte vers les centres de données, sous l'effet de la croissance de l'IaaS. Selon ses chiffres, leur part atteint désormais 46 %. Il a jugé l'écoconception encore peu présente chez les éditeurs, alors que certains leviers réduisent l'empreinte de 20 à 60 %. Pour lui, il faut plus de transparence sur le cycle de vie des grands modèles de langage et des normes européennes communes pour le mesurer.

"L'IA, c'est pas juste un outil comme l'était le silex ou n'importe lequel de nos smartphones. Ça devient un milieu", Jean-Pierre Goux, président de Biosphere Economics et écrivain

Son appel aux entreprises : former les salariés. "Il ne s'agit pas de freiner l'IA, il s'agit d'avoir un usage raisonné", a-t-il insisté. Entre un modèle d'IA sobre et un modèle premium, l'écart d'émissions irait, selon lui, d'un à cent, voire davantage. Le collectif Planet Tech Care, qu'il représente aussi, compte 1 000 signataires et 31 partenaires.

Côté État, Louis Billerot, chargé de mission numérique responsable à la Direction générale des entreprises (DGE), a souligné le chemin parcouru. En 2019, à Biarritz, l'empreinte du numérique ne figurait pas parmi les priorités du G7. Cette année, tous ses membres, États-Unis compris, ont reconnu la hausse de la consommation d'énergie et de ressources liée au numérique, sur la base du premier panorama international des bonnes pratiques produit par la France. La preuve, selon lui, que "la mobilisation collective et institutionnelle a du sens et peut générer un véritable impact".

Prochaine étape, selon lui : le Digital Networks Act, dont l'article 3 inscrit déjà la durabilité des réseaux parmi ses objectifs. La France veut y ajouter des mesures du référentiel d'écoconception, comme la désactivation par défaut de la lecture automatique des vidéos. Il a aussi cité le Digital Fairness Act et le futur Circular Economy Act. Louis Billerot a toutefois reconnu que la prochaine présidence américaine du G7 pourrait compliquer les discussions.

Une technologie devenue un milieu

Réduire l'empreinte ne suffit pas. Pour Jean-Pierre Goux, président de Biosphere Economics et écrivain, les entreprises doivent aussi choisir les usages qu'elles soutiennent et ceux qu'elles refusent. Il s'est appuyé sur les projections de l'Agence internationale de l'énergie : la consommation des centres de données pourrait approcher 1 000 TWh en 2030, soit deux fois la consommation électrique de la France. Green IT, Green AI, économie circulaire appliquée aux centres de données : les leviers d'efficacité existent, mais la demande progresse plus vite, a-t-il averti. Selon lui, la consommation électrique liée à l'IA a augmenté de 17 % en 2025, environ cinq fois plus que la demande mondiale d'électricité. Il a déploré le manque de transparence des grands acteurs sur l'impact des requêtes, en citant Mistral comme contre-exemple.

L'essentiel de sa keynote a porté sur le pouvoir. "L'IA, c'est pas juste un outil comme l'était le silex ou n'importe lequel de nos smartphones. Ça devient un milieu", a-t-il expliqué. Un milieu contrôlé, selon lui, par quelques laboratoires américains et chinois, dont les dirigeants cherchent à peser sur les règles. Il a rappelé que les dix plus grandes entreprises liées à l'IA pesaient récemment 40 % de la valorisation du S&P 500. Il a dit craindre qu'un incident majeur ne débouche sur une réglementation d'urgence réservant les modèles "sûrs" aux plus gros, au détriment des modèles ouverts.

"Aller élever des chèvres dans le Larzac ne résoudra rien", Gaël Varoquaux, directeur de recherche à l'Inria et cofondateur de Probabl

La résistance s'organise pourtant : plus de 120 projets de centres de données ont été arrêtés ou retardés aux États-Unis au premier semestre. Sans acceptabilité sociale et environnementale, a-t-il estimé, l'IA plafonnera. Il a annoncé un rapport de Biosphere Economics sur les modèles décentralisés et le lancement, le 23 novembre, de RegenLoop, une plateforme gratuite inspirée de l'un de ses romans. Conçue comme un "GitHub" de la transition, elle doit permettre aux organisations de partager leurs actions, à partir notamment des feuilles de route indexées avec la Convention des entreprises pour le climat. Son message aux entreprises : "Il faut que vous, dans vos entreprises, disiez non, ça on le fait, ça on le fait pas."

Être acteur sans être naïf

L'innovation ne résoudra pas seule les problèmes environnementaux. Gaël Varoquaux, directeur de recherche à l'Inria et cofondateur de Probabl, a rappelé qu'il faut aussi changer les comportements, les décisions collectives et les imaginaires. Il a critiqué la course aux modèles toujours plus gros et invoqué l'effet Jevons : les gains d'efficacité ne font pas baisser la consommation si les usages explosent.

Le chercheur a reconnu la puissance de résultats récents, en mathématiques notamment, tout en les jugeant survendus. Il a décrit une stratégie de marché classique : des prix bas pour éliminer les alternatives, puis des hausses une fois les clients captifs. Selon lui, les coûts réels des modèles géants ne seront probablement pas soutenables économiquement à grande échelle.

Pour autant, il a refusé le retrait : "Aller élever des chèvres dans le Larzac ne résoudra rien." Une réglementation européenne ne pèse rien, selon lui, sans capacité technologique propre. "Mais être acteur ne veut pas dire être naïf", a-t-il prévenu. Il a défendu l'open source contre la capture du marché et l'obsolescence artificielle, des récits honnêtes sur ce que fait réellement l'IA, et la recherche de vrais gains plutôt que la multiplication de longs rapports que personne ne lit.

La sobriété, futur atout du quantique

Quelques dizaines à quelques centaines de kilowatts aujourd'hui, jusqu'à plusieurs centaines de mégawatts demain. Joseph Mikael, VP Quantum Solutions chez Quobly, a détaillé l'éventail des consommations possibles. Certains concurrents américains envisagent des machines de la taille d'un stade, mobilisant environ 10 % de la puissance d'une tranche nucléaire.

Pour les usages civils, "c'est plutôt un avantage concurrentiel justement d'être sobre", a-t-il estimé. Un acteur comme EDF ou Météo-France n'aura, selon lui, aucun intérêt, ne serait-ce que financier, à exploiter une machine très énergivore. Les machines quantiques devront s'intégrer aux centres de calcul HPC existants, avec leurs besoins en GPU et CPU. Il a aussi jugé que la contestation qui vise les grands centres de données pourrait toucher le quantique.

Gaël Varoquaux, directeur de recherche à l'Inria et co-fondateur et directeur scientifique de Probabl

Gaël Varoquaux, directeur de recherche à l'Inria et co-fondateur et directeur scientifique de Probabl

Aude Brès / Alliancy

La question est aussi souveraine : certains acteurs américains fournissent des machines à l'étranger tout en y interdisant certains calculs, a-t-il souligné. Joseph Mikael a appelé la France et l'Europe à sécuriser l'accès à cette puissance. Il s'est engagé à publier la consommation des futures machines de Quobly, y compris celles à plusieurs millions de qubits. Quant à la réglementation, "ne serait-ce que forcer les acteurs à publier les chiffres déjà, ça serait important".

S'adapter au climat comme à l'IA

S'adapter, ce n'est pas revenir à l'état initial mais recréer un équilibre. Jérémy Roumian, cofondateur et directeur général du Human Adaptation Institute, a préféré parler d'"adaptabilité permanente". Il s'est appuyé sur l'expédition Deep Climate de 2023 : 20 personnes pendant 40 jours dans trois milieux extrêmes. Dans le désert du Nefoud, en Arabie saoudite, la chaleur a fragmenté le groupe en petits campements et fait baisser la coordination, l'attention et l'empathie. Pour une organisation, développer son adaptabilité, "c'est préparer les corps, les têtes et les liens sociaux".

"Quand on travaille dans le monde de la RSE, on n'aime pas ce terme adaptation parce que c'est un échec", a prévenu Axelle Lemaire, directrice responsabilité d'entreprise et développement durable de Sopra Steria. Elle a pourtant distingué deux adaptations. Face au climat, l'ESN et ses 52 000 collaborateurs se préparent aux pannes électriques et aux inondations, jusque dans les règles vestimentaires par forte chaleur. Face à l'IA, le métier de développeur change en quelques mois. Elle a appelé à former massivement les équipes et à passer du modèle "time and material" à une rémunération au résultat, dans une chaîne de valeur qu'elle a jugée inéquitable : "Nous, on arrive en bout de chaîne, on nous laisse les miettes."

Axelle Lemaire, directrice responsabilité d'entreprise et développement durable de Sopra Steria

Axelle Lemaire, directrice responsabilité d'entreprise et développement durable de Sopra Steria

Aude Brès / Alliancy

Pour Thomas Breuzard, directeur du modèle de permaentreprise chez Norsys, "on est dans une adaptation subie et pas dans une adaptation choisie" : l'IA n'a aucune limite et concentre pouvoir et richesse. Inspirée de la permaculture, la permaentreprise vise une entreprise durable par sa valeur sociétale. Il a expliqué que Norsys fixe un cadre de gouvernance sur les usages de l'IA et veut préserver les capacités critiques de ses équipes, au cas où l'accès à l'IA deviendrait trop coûteux ou trop contraint en énergie. Sa ligne : "La finalité, c'est pas la tech, ce sont les usages."

Dix ans après la loi pour une République numérique, qu'elle a portée, Axelle Lemaire a confié une forme de désillusion. Elle réclame un cadre réglementaire réactif, assorti de sanctions, et un travail plus étroit entre directions RSE, CTO et Chief AI Officer. Jérémy Roumian a résumé quatre clés : accepter, décider, diversifier, coopérer. "On a peut-être besoin de plus d'explorateurs que de conquistadors aujourd'hui", a-t-il conclu. Thomas Breuzard a fini sur une note d'espoir : "Moi j'ai jamais vu en face autant d'envie de faire ensemble et de coopérer."


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