Interview
Jean-Marc Eber (LexiFi) : "Être maître de notre technologie nous permet d'être à la fois agiles et souverains"
LexiFi a engagé un million d’euros auprès de l’Inria et de sa Fondation pour que le langage OCaml, sur lequel reposent ses logiciels, reste ancré dans la recherche française. Son fondateur, Jean-Marc Eber, explique ce choix d’intérêt bien compris.

Jean-Marc Eber, CEO fondateur de LexiFi
Alliancy. Pourquoi LexiFi injecte-t-elle aujourd'hui un million d'euros dans l'écosystème académique d'OCaml ?
Jean-Marc Eber. LexiFi est née autour de ce langage, OCaml, issu de l'Inria, donc de la recherche fondamentale et appliquée française. C'est intrinsèquement l'outil que nous utilisons depuis notre création, il y a 27 ans. Encore aujourd'hui, quasi l'intégralité de notre technologie est réalisée avec OCaml. C'est l'une des clés de notre productivité, et cela nous permet d'être extrêmement efficaces face à nos concurrents. Un grand hedge fund américain, qui est par ailleurs l’un de nos clients, a lui aussi construit toute sa technologie sur OCaml. Ces acteurs ont investi des moyens considérables dans l’écosystème et ont contribué à des améliorations dont toute la communauté a bénéficié. Il faut le reconnaître.
Cette dynamique crée aussi une saine concurrence et doit nous inciter à investir. Nous avons fait le choix de maîtriser notre technologie en nous appuyant sur ce langage open source, ce qui nous permet d’être à la fois agiles et souverains. J’ai donc décidé de renforcer l’écosystème académique français pour contribuer à son développement et à la pérennité de sa version ouverte. Nous avons un grand avantage : nous sommes à cinq kilomètres des créateurs d’OCaml et du monde académique qui l’entoure, et nous les connaissons depuis trente ans !
Concrètement, à quoi servira ce million d'euros ?
Un logiciel open source, on ne peut pas le garder sous clé : il bouge, il circule comme un texte. Mais en y mettant des moyens, on participe à maintenir des expertises, en l'occurrence ici en France. Environ 300 000 euros financent l'embauche, sur trois ans, d'un ingénieur de recherche exclusivement affecté à l’amélioration du compilateur OCaml et l'organisation technique de l'écosystème OCaml : la coordination, une relecture plus rapide des améliorations du langage, sa dynamisation. Une personne sur trois ans peut sembler peu, mais dans un écosystème où les moyens sont souvent contraints, cela compte. Environ 200 000 euros iront, sur deux ans, à un projet de recherche fondamentale mené à Inria Rennes : un analyseur statique pour OCaml. Il faut faire vivre cet écosystème de passionnés, créer, faire avancer, montrer que ça vit. Les 500 000 euros restants seront répartis avec Xavier Leroy, professeur au Collège de France et créateur d'OCaml.
Qui choisit les projets financés ?
Nous avons choisi d’affecter ce financement à des projets précis, identifiés avec nos interlocuteurs du monde académique. C'est parfaitement entendu côté OCaml, et Xavier Leroy apprécie d'avoir ce retour industriel, comme une sorte de guide pour savoir ce qui est important. On me félicite, mais il s'agit d'un intérêt bien compris. Ce n'est pas un geste altruiste : c'est un choix raisonné, raisonnable et économiquement judicieux. LexiFi va en retirer un bénéfice, même si ces travaux se font en ouverture académique, en open source, et que tout le monde en profitera de la même manière que nous.
Où placez-vous la frontière entre ce mécénat et une R&D que vous externaliseriez ?
Aucun des résultats des travaux financés par LexiFi n'appartiendra à LexiFi seule. Ils seront versés dans le domaine public. C'est le point essentiel, et c'est aussi grâce à cela que nous avons le soutien total du monde académique et d'acteurs très pointilleux sur le sujet. On me dit souvent : "tu mets de l'argent dans quelque chose qui va aussi avantager tes concurrents". J'utilise toujours une image. Supposons que LexiFi fabrique des pompes à chaleur assemblées avec des vis, quand tous ses concurrents utilisent des clous. Nous aurions tout intérêt à financer un laboratoire qui améliore les vis, les tournevis, les automates de vissage. Bien sûr, cela profiterait aussi à d'autres secteurs, aux constructeurs automobiles ou aux fabricants de ponts, mais pas à nos concurrents. C'est pour cela que nous ne craignons pas de le faire. D'ailleurs, ces dernières années, LexiFi a contribué à maintes reprises à l'amélioration d'OCaml : des travaux réalisés chez nous, payés sur nos salaires, que nous avons donnés à la communauté. Que ces améliorations puissent être analysées, vérifiées et encore améliorées par d'autres compte plus pour nous que d'en être les seuls possesseurs.
Cette opération a-t-elle vocation à se répéter ?
Nous aimerions évidemment pouvoir renouveler cette opération. Je ne peux pas vous le confirmer aujourd’hui, mais j’espère pouvoir vous annoncer dans trois ans que nous poursuivons cet engagement.
Quels sont vos prochains chantiers ?
Nos projets les plus actuels portent sur notre développement sur les continents américain et asiatique. Nous avons déjà des clients importants aux États-Unis et quelques clients à Hong Kong. L'ouverture cette année d'un bureau à New York témoigne de notre volonté de nous y développer. Le marché des produits structurés y connaît une très forte croissance, porté par une profondeur financière bien plus importante qu'en Europe, et de nombreux acteurs y sont encore sous-équipés. Cela s’explique assez simplement. Historiquement, c'est en Europe que se trouvait la plus grande technicité sur ces produits. C'était l'un des rares domaines de la finance où l'on pouvait être crédible sans être présent sur le marché américain. Cela est en train de changer : les États-Unis rattrapent leur retard. Nous mettons aussi l'accent sur l'Asie, avec la création d'une filiale à Singapour.
Une croissance externe est-elle envisageable ?
Ce n'est pas exclu, et une acquisition pourrait aussi se faire en Europe, en Allemagne ou en Suisse par exemple. Dans notre domaine, il faut toujours distinguer le rachat d'une part de marché de celui d'une technologie ou d'une équipe. Les deux existent.
Quelle est votre ambition à terme ?
Promouvoir notre standard de description des produits financiers au niveau mondial, et être présents partout où l'on manipule de manière industrielle des payoffs hétérogènes.  Avec une équipe de 30 personnes, certains me prennent pour un fou. Je cite toujours l'exemple de Bosch. Le grand public le connaît pour ses machines à laver, mais Bosch est aussi un équipementier automobile. L'injection électronique, les systèmes ABS, la direction assistée : c'était Bosch. Personne ne le savait, mais chaque personne qui achetait une voiture achetait en fait du Bosch. LexiFi a vocation à être cela dans notre domaine. C'est pour cela que nous fabriquons un produit pour les utilisateurs finaux, les banques notamment, et que nous commercialisons aussi notre technologie auprès d'acteurs comme Bloomberg, qui intègre cette technologie dans son propre produit.





