Faut-il vraiment se transformer en Wonder Woman de la tech pour être légitime ?
Encore minoritaires dans le numérique, les femmes restent souvent perçues comme des exceptions. Entre invisibilisation et héroïsation, un même biais persiste : celui de l’anomalie.
Publié le 27 mars Lecture 5 min.
Le Cabinet des Femmes fortes, Anthiopé reine des Amazones de Charles Poerson (1645)
Il faudrait être exceptionnelle pour être légitime. Dans la tech, une femme ne “travaille” pas. Elle “s’impose”. Comme si elle devait accomplir un exploit. Le mot installe l’écart. Celui d’une présence encore perçue comme inhabituelle. Une anomalie, au sens mathématique. Pourtant, les faits sont là. En France, les femmes représentent 24 % des emplois du numérique selon l’Insee. Elles restent minoritaires, sans ambiguïté. Mais elles ne sont ni absentes, ni marginales. Mais l’enjeu n’est pas tant leur présence que la façon dont on la raconte. Ce biais a une histoire. Ada Lovelace, pionnière de la programmation, a longtemps été reléguée aux notes de bas de page. Les femmes “contribuent”. Le récit les efface. Puis la culture populaire intervient. Non pour normaliser, mais pour rendre acceptable. Wonder Woman en est l’exemple le plus parlant. Héritière des Amazones, figures antiques pensées comme extérieures à l’ordre social, elle incarne une puissance féminine qui ne peut exister qu’en marge. La mythologie en faisait une anti-femme. La pop culture en a fait une exception spectaculaire. Dans les deux cas, la mécanique reste le même. Pour être admise, une femme doit être plus que professionnelle. Elle doit être extraordinaire. Et c’est précisément ce que perpétue, en sourdine, l’imaginaire de la tech.
Sauf que les douze travaux ne s’arrêtent pas au seuil
Le récit héroïque laisse croire qu’une fois la porte franchie, le plus dur serait derrière. C’est faux. Dans la tech, pour les femmes, les douze travaux ne marquent pas la fin de l’initiation, mais le commencement. Il faut survivre dans des environnements encore peu inclusifs. C’est là que “l’héroïnisation” devient perverse. Elle raconte une conquête ponctuelle alors que l’épreuve est continue. En France, près de 50 % des femmes quittent le numérique avant 35 ans selon le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (HCE). Le phénomène du “tuyau percé” ne relève pas d’un caprice statistique. Les causes reviennent avec une régularité accablante. Environnement de travail inégalitaire, absence de reconnaissance, critères d’évaluation biaisés, manque de rôles modèles et de soutien à l’évolution. Le Gender Scan ajoutait déjà un autre signal, qui n’a rien de faible. En France, la satisfaction des femmes de la tech a reculé de 14 % sur la gestion de carrière et de 19 % sur l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée après la crise sanitaire. Voilà la vraie topographie du secteur. Pas une forteresse à prendre une bonne fois pour toutes. Une série d’épreuves sans ligne d’arrivée.
À force de porter la cape, la légitimité finit par vaciller
Dès lors, le doute ne tombe pas du ciel. Quand on vous demande d’ouvrir la voie, de tenir plus longtemps que les autres dans un secteur qui perd la moitié de ses talents féminins avant 35 ans, et de transformer votre simple présence en symbole pour les suivantes, la charge devient redoutable. Le syndrome de l’imposteur s’inscrit précisément dans cet empilement. L’American Psychological Association le définit comme le sentiment persistant de ne pas mériter sa place malgré des preuves objectives de compétence. Dans la tech, ce n’est pas un bruit de fond. Une étude KPMG montrait, en 2020, que 75 % des femmes dirigeantes du secteur déclarent l’avoir ressenti au cours de leur carrière. Rien d’étonnant. Difficile d’être pionnière, sans jamais donner prise au soupçon d’illégitimité. Plus la présence féminine reste traitée comme une percée, plus chaque femme se retrouve sommée de représenter davantage qu’elle-même. Et plus la question revient, sournoisement. Suis-je légitime, ou simplement tolérée pour faire office de figure ? À force de porter la cape, on finit par douter de ce qu’elle implique vraiment.
Le plafond de verre ne se brise pas à coups de totems
C’est dans ce contexte que la loi Rixain entre en scène. Depuis le 1er mars 2026, les entreprises de plus de 1 000 salariés doivent recenser au moins 30 % de femmes dans leurs instances dirigeantes. Le seuil passera à 40 % en 2029, sous peine d’une pénalité pouvant aller jusqu’à 1 % de la masse salariale. Sur le papier, le signal est fort. On cesse d’attendre des héroïnes et on contraint enfin les organisations. Il y avait urgence. En 2023, les femmes ne représentaient encore que 25 % des dirigeants d’entreprise en France selon la Banque de France, et seulement 17 % dans les ETI et grandes entreprises. Mais cette avancée porte une tension qu’il ne faut pas éluder. Un quota ouvre des portes. Il ne garantit pas, à lui seul, leur légitimité. Le risque existe. Celui du soupçon. “Elle est là pour le chiffre.” La loi peut imposer une place. Elle ne peut pas, seule, produire l’évidence. L’amende ne suffit pas. Il faut faire tomber le vieux récit qui transforme chaque femme en totem. La tech n’a pas besoin de Wonder Women. La tech n’a pas besoin de Wonder Women, mais de femmes qui fassent pleinement partie de l’équation. Comme une évidence, pas comme une anomalie.

