Inclusion
Femtech : le marché né d’un angle mort scientifique dans la santé
La Femtech s’impose comme une réponse directe au biais persistant dans la recherche en santé, qui sont d'autant plus mis en évidence à l'ère de l'accélération IA.

De gauche à droite : Priscilla Baker, Juliette Mauro, Emmanuelle Valentin-Fouchs et Augusto Rojas-Martinez
Le genre reste le défaut de fabrication le plus coûteux de la recherche en santé. Aux Assises de la féminisation des métiers et filières du numérique organisées par Femmes@Numérique en partenariat avec l’UNESCO, le diagnostic s’impose : la santé des femmes constitue un vide dans l'architecture scientifique. Si la Femtech pèse déjà plusieurs dizaines de milliards, et pourrait dépasser 130 milliards de dollars d’ici 2030 selon les estimations sectorielles, ce dynamisme ne traduit pas une tendance opportuniste. Il corrige un oubli. “La Femtech est née de femmes qui ne trouvaient pas de solution dans leur parcours de santé”, a rappelé Juliette Mauro, cofondatrice de Femtech France. Pendant des décennies, les priorités de R&D ont contourné l’endométriose, la ménopause ou encore la santé menstruelle. Mais le sujet dépasse ces champs spécifiques. Les maladies cardiovasculaires, première cause de mortalité féminine, présentent des symptômes différents chez les femmes, tandis que les troubles neurodégénératifs comme Alzheimer les touchent davantage. “La première personnalisation, c’est le sexe biologique”, a-t-elle insisté. Ignorer cette variable dans la conception produit revient à mal entraîner la donnée. En healthtech, cela signifie un modèle moins précis, un marché mal adressé, une valeur amputée.
L’IA consolide ou corrige le biais
Ce vide historique devient critique à mesure que l’intelligence artificielle s’impose dans la recherche biomédicale. Les algorithmes ne produisent rien ex-nihilo. Ils apprennent sur des données constituées depuis des décennies, à partir de protocoles où la variable sexe n’a pas toujours structuré la collecte, ni l’analyse. Ils héritent de leurs angles morts. “Si vous n’incluez pas les femmes dès la conception des études, vous reproduirez les biais dans les algorithmes”, a averti Augusto Rojas-Martinez, Professor-Researcher au Tecnologico de Monterrey. Les travaux évoqués pendant la conférence sur les biomarqueurs de sévérité du Covid-19 illustre ce risque. En intégrant une analyse différenciée selon le sexe, certaines signatures inflammatoires et réponses immunitaires se sont révélées plus discriminantes pour prédire les formes graves chez les femmes que chez les hommes. Sans cette lecture genrée, ces signaux restaient dilués dans la moyenne statistique. La performance prédictive s’améliore donc avec la considération de la variable biologique fondamentale. Un détail ? Non. Dans un secteur où la valeur repose sur la fiabilité des modèles et la qualité des données d’entraînement, un dataset biaisé devient un actif dégradé. “Nous avons besoin des points de vue des femmes pour clarifier nos hypothèses scientifiques”, a-t-il ajouté. L’inclusivité ne relève plus de la représentation. Elle conditionne la robustesse technologique.

La cofondatrice de Femtech France, Juliette Mauro, intervient à l'UNESCO aux côtés de Priscilla Baker et Augusto Rojas-Martinez
Des chiffres qui contredisent les priorités historiques
Ce biais algorithmique ne surgit pas du néant. Il plonge ses racines dans des décennies de recherche orientées. Le rapport 2025 du Parlement européen sur le Gender gap in health and healthcare confirme que les femmes restent sous-représentées dans les essais cliniques européens. Les conséquences ? Une moindre adéquation des traitements et une exposition accrue aux effets indésirables. “La santé des femmes ne se limite pas aux pathologies féminines”, a insisté Juliette Mauro Les données évoquées lors de la conférence renforcent ce constat : les femmes présentent un risque trois fois supérieur de développer une sclérose en plaques et 60 % des patients atteints d’asthme sévère sont des femmes. Ces réalités épidémiologiques auraient dû orienter davantage de priorités de recherche. Pourtant, certaines cohortes historiques ont privilégié des profils masculins, notamment dans les phases précoces d’essais clinique. Selon l’EMA (European Medicines Agency), les femmes ne représentent que 30% de l’échantillon de cette première étape. “Lorsque certaines voix manquent dans la recherche, la qualité même de la science est impactée”, a souligné Priscilla Baker, professeure de chimie à l’université de Western Cape. Le problème dépasse la statistique. Il concerne la fabrique même des hypothèses scientifiques. Lorsque les femmes ne siègent pas dans les laboratoires ou les jurys, les priorités de recherche se resserrent. Le marché, lui, finit toujours par élargir la focale, mais à un prix élevé.
La gouvernance façonne la roadmap produit
Ce décalage s’observe aussi dans les choix industriels. L’exemple du vaccin contre le papillomavirus reste éclairant. Initialement destiné aux jeunes filles alors que le virus circule principalement via les hommes, le programme traduisait une lecture partielle du risque sanitaire. “On a protégé les filles sans s’attaquer à la racine du sujet”, a reconnu Emmanuelle Valentin-Fouchs. Il faudra attendre 2020 pour intégrer les garçons dans la stratégie vaccinale française. Ce retard interroge la composition des instances décisionnelles. “Sans chiffres, on n’avance pas”, a-t-elle affirmé. À son arrivée chez Sanofi, Emmanuelle Valentin-Fouchs était la seule femme dirigeante du groupe. Pour inverser la tendance, elle intègre des indicateurs de parités, un suivi de la progression des femmes dans les instances dirigeantes et des méthodes de sponsorship. “Aujourd’hui, on a 45% de femmes dans le groupe”, se félicite-t-elle. La Femtech ne constitue donc pas une simple verticale sectorielle. Elle matérialise le coût d’un système qui a longtemps ignoré 50 % de son marché. Elle rappelle également qu’une innovation réellement performante commence par une recherche réellement inclusive.






