Souveraineté lucide
IA, cyber : l’Europe n’a plus le luxe d’hésiter
À Cyber IA Expo, Guillaume Poupard et Cédric O ont posé un diagnostic net sur l’IA et la cyber en Europe : dépendances mal connues, adoption trop lente, sécurité fragilisée par le « vibe coding » et urgence éducative. Un appel à agir sans fantasmer l’autarcie.

Même si le décor semble bien planté, reste, malgré tout, la question qui fâche : qui transformera vraiment l'intelligence artificielle en avantage compétitif et à quelle vitesse. Dans la salle, la comparaison avec les États-Unis a flotté comme un spectre, mais sans servir d’alibi. “Il se passe quand même quelque chose en IA en France et en Europe”, a rappelé Cédric O, Co-founder & CEO de Mallow, en reconnaissant au passage un contexte politique et économique peu porteur. Le point saillant, pourtant, n’est pas la nostalgie d’un marché américain mieux doté en capital. C’est l’écart entre la capacité à produire et celle de l’absorber dans le tissu économique, entre l’étincelle et l’incendie. “La vraie question pour l’Europe est de savoir si on a envie d’y aller à fond ?”, a insisté l’ancien secrétaire d'État chargé du Numérique. Car, sur le terrain, l’IA n’attend pas les comités. Elle intègre déjà les processus opérationnels de certaines startups, générant des gains de productivité immédiats, quand une majorité d’entreprises européennes en sont encore à la phase d’expérimentation. “Les gains de productivité sont pourtant monstrueux”, a-t-il ajouté. Un constat qu’il observe depuis son entreprise, Mallow, où l’IA s’invite partout, dans les process comme dans les arbitrages. Dans ce contexte, l’hésitation n’est pas neutre. Elle crée un différentiel de compétitivité qui s’accumule trimestre après trimestre. Et, dans ce genre de partie, les retardataires finissent rarement sur le podium.
Sortir du mythe de l’autarcie
Ce retard d’adoption se double d’un angle mort stratégique : la méconnaissance des dépendances technologiques réelles. Guillaume Poupard, co-président du Conseil national de l’IA et du Numérique et CTO d’Orange, a pris soin de démonter un mot devenu incantatoire. “Je ne suis pas à l’aise avec le terme de souveraineté”, a-t-il reconnu. Pour lui, la question n’est pas de tout maîtriser. Il faut savoir d’où viennent les briques, qui tient la clé, qui peut couper le robinet. “Il faut identifier les dépendances et travailler avec des acteurs au bon niveau de confiance”, a répété Guillaume Poupard. Dit autrement, il ne s’agit pas de vivre en vase clos mais de ne plus avancer les yeux bandés, d’autant que certains dirigeants découvrent encore, tardivement, les briques critiques sur lesquelles reposent leurs systèmes. Le cas VMware agît en ce sens comme une piqure de rappel et illustre concrètement comment une dépendance structurelle peut surgir brutalement à la faveur d’un changement d’actionnaire ou d’un virage de politique commerciale. Cédric O a enfoncé le clou avec un réalisme de conseil d’administration. Pour lui, “l’illusion de dire qu’on va sortir complètement les outils américains, ça n’existera pas.” La vraie bataille se joue dans le rééquilibrage. Réduire les dépendances critiques sans basculer dans une autarcie irréaliste. Proposer des alternatives crédibles et opérationnelles.
“La vraie question pour l’Europe est de savoir si on a envie d’y aller à fond ?”, a insisté l’ancien secrétaire d'État chargé du Numérique."
Vibe coding ou la pomme empoisonnée
Une fois l’interdépendance admise, il faut encore regarder ce qui se passe à l’intérieur des murs, là où les vulnérabilités naissent sans bruit. Le vibe coding ou l’IA qui code à la demande, y compris pour les utilisateurs non experts, a tout du couteau suisse... et du boomerang. “C’est un cheval de Troie monumental”, a alerté Cédric O. La démocratisation est spectaculaire. Les dégâts potentiels le sont tout autant. L’anecdote d’un site politique exposant les données personnelles des inscrits à une newsletter, faute de contrôles élémentaires de sécurité, sonne comme un avertissement. Guillaume Poupard a replacé cette vague dans une trajectoire historique. “On a mis des années à apprendre à développer de manière sécurisée”, a-t-il rappelé, en soulignant que la discipline n’a jamais été innée. Or l’IA accélère la production de code plus vite que la diffusion des bonnes pratiques. Plus inquiétant encore, cette automatisation remet en cause le modèle de formation interne. “On supprime les postes de juniors”, a observé Guillaume Poupard. En sous-texte, l’idée vertigineuse qu’à force de griller les étapes, on pourrait brûler le vivier de compétences futures. Un gain de productivité à court terme, une dette de savoir-faire à long terme. Le genre d’addition qui revient toujours, avec intérêts.
Open source, une condition de résilience
Fort de ce diagnostic, la question de l’open source ressemble moins à un grand soir technologique qu’à un chantier patient, mais vital. Non comme un dogme mais comme un outil de maîtrise. “Quand vous ne savez pas ce qu’il y a derrière l’API, vous ne savez pas ce qu’il y a derrière le modèle”, a expliqué Cédric O. L’absence de transparence empêche non seulement l’audit de sécurité, mais aussi l’analyse des biais culturels et fonctionnels des modèles. Le débat sur l’open source revient alors au galop, pris entre deux feux. Guillaume Poupard l’a décrit avec une ironie froide : “Dans le narratif américain, l’open source a été présenté comme irresponsable au nom de la sécurité.” Un discours qu’il juge dangereux, car il confond contrôle et opacité. Sans accès aux modèles, l’Europe accepte de déléguer une part croissante de son infrastructure cognitive à quelques acteurs privés extra-européens. La résilience, dans ce cadre, ne peut venir que de la diversité des modèles, de la capacité à héberger, tester et comprendre les technologies utilisées.
Cartographier, former, sécuriser, adopter
Mais la résilience ne se décrète pas. Elle s’organise. Et elle commence tôt, bien avant les COMEX, dans les salles de classe et dans les foyers. “Le besoin d’éducation et le besoin de comprendre ressortent”, a indiqué le Co-président du Conseil national de l’IA et du Numérique, à la suite des travaux du CIANUM. Loin des discours anxiogènes, la dynamique n’est pas dictée par la peur, mais par la curiosité. “Le rapport catastrophiste à l’IA est une spécificité européenne”, a élargi Cédric O, en comparant avec l’enthousiasme observé en Asie ou en Afrique. Il invite à remplacer la sidération par une stratégie. La régulation aura sa place. L’apprentissage aussi. Refuser de transformer l’école, les modes d’évaluation et les compétences revient à laisser la technologie imposer ses usages par défaut. L’IA n’attend ni les hésitations ni les incantations. À Cyber IA Expo, le message a été clair : cartographier, former, sécuriser, adopter. Tout de suite. Faute de quoi l’Europe ne sera pas en retard. Elle sera hors-jeu.






