Open source
IA inclusive : l’ouverture du code suffit-elle à redistribuer le pouvoir ?
Transparence du code, souveraineté technologique et diversité linguistique ont révélé une inclusion largement conditionnée par l’accès au pouvoir. Des experts de l’IA se sont réunis à l’UNESCO pour déconstruire le mythe d’un open source présenté comme moteur naturel d’équité et antidote aux inégalités.

Dans le débat sur l’IA inclusive, l’ouverture du code apparaît comme un raccourci. Pourtant, elle se contente de contourner une réalité inconfortable, celle de l’inégalité persistante d’accès aux infrastructures, aux données et aux capacités d’arbitrage. Ce déséquilibre a happé l’attention de la table ronde « Une IA transparente pour l’inclusion », organisée le 28 janvier au siège de l’UNESCO à Paris, à l’occasion des dix ans de Software Heritage. Autour de la table, Anne Bouverot, co-présidente du Conseil national pour l’IA et le numérique et envoyée spéciale de la France pour l’IA, Cristina Shimoda, responsable du programme IA au ministère brésilien de la Science, Hakim Hacid, directeur de recherche au Technology Innovation Institute des Émirats arabes unis, et Anuchika Stanislaus, secrétaire générale française à l’investissement, ont d’emblée déplacé le débat de la technique à la politique. Un constat s’est alors érigé en consensus : une IA, même ouverte, se révèle inéquitable dès lors que les ressources structurantes restent concentrées dans les mains de quelques acteurs privés, comme publics.
L’IA, une affaire de décisions publiques
Une fois le constat posé, la question n’était plus de savoir comment ouvrir l’IA, mais qui en assume la direction. Anne Bouverot a rapidement récusé toute lecture déterministe de l’innovation. « L’IA n’est pas une trajectoire naturelle, c’est une succession de décisions politiques », a-t-elle affirmé. Cette prise de position rompt avec le récit dominant d’une technologie qui s’imposerait par sa seule efficacité. Elle replace l’IA dans un champ d’arbitrages explicites : choix d’infrastructures, priorités sectorielles, modèles de financement. « La transparence n’est pas un supplément d’âme mais une condition de la confiance », a précisé l'envoyée spéciale de la France pour l’IA. Mais cette condition a un coût élevé. Investir dans des infrastructures ouvertes suppose des engagements publics durables, loin des effets d’annonce. Sans quoi, l’ouverture du code risque de se réduire à l’état de vernis éthique, laissant intactes les logiques de domination économique et industrielle qu’elle prétend corriger.
Open source, autonomie sous conditions
Ce décalage entre ouverture proclamée et inclusion réelle s’observe avec encore plus d’acuité hors des pôles technologiques dominants. Cristina Shimoda a insisté sur la fragilité du récit open source lorsqu’il est appliqué sans conditions. « L’IA peut soit renforcer l’autonomie technologique, soit accroître la dépendance », a expliqué la responsable du programme IA au ministère brésilien de la Science. Derrière cette alternative se cache une réalité opérationnelle : accéder au code ne signifie pas être en mesure de l’exploiter. Calcul, compétences, gouvernance et continuité des investissements restent des prérequis rarement réunis. « L’inclusion ne se mesure pas au nombre de modèles disponibles, mais à la capacité de les adapter à des contextes locaux », a ajouté, Cristina Shimoda. En creux, une critique sévère d’un open source trop souvent propulsé au rang de solution universelle. Pourtant, il peut devenir un vecteur supplémentaire de dépendance technologique lorsqu’il n’est pas accompagné d’une véritable capacité d’appropriation.
Langues minoritaires, impensé de l’IA globale
La question linguistique a cristallisé les limites du modèle dominant. Hakim Hacid a mis en garde contre une vision universaliste qui confond diffusion et diversité. « Forcer tout le monde à utiliser des modèles conçus en anglais crée un risque civilisationnel », a-t-il alerté. La domination de quelques langues, notamment l’anglais, dans les jeux de données n’est pas un détail technique mais un choix structurant, qui conditionne l’accès aux services, à l’information et à la production de connaissances. « Tous les États n’ont pas les moyens énergétiques ou financiers de développer des modèles massifs », a rappelé, Hakim Hacid, directeur de recherche au Technology Innovation Institute aux Émirats arabes unis. L’inclusion passe alors par des modèles plus légers, adaptables localement, capables de préserver des identités linguistiques aujourd’hui marginalisées. Sans cette diversité, l’IA inclusive risque surtout d’uniformiser les usages sous couvert d’accessibilité globale.
Archives ouvertes, standards silencieux
Reste enfin la promesse des archives transparentes, présentées comme l’outil de rééquilibrage par excellence. La secrétaire générale française à l’investissement, Anuchika Stanislaus en a défendu la logique d’investissement public : « L’argent public doit servir à créer des actifs partagés ». Des corpus documentés et traçables permettraient de réduire les biais et de renforcer la confiance. Mais cette structuration n’est pas neutre. Anne Bouverot l’a reconnu. « Celui qui structure les corpus structure aussi les usages », a-t-elle admis. Derrière la transparence se joue une bataille plus discrète. Celle des standards. À mesure que l’IA s’ouvre, la table ronde a surtout révélé une tension persistante : l’inclusion ne dépend pas de l’accès au code, mais de la capacité, encore rare, à partager le contrôle de ce qui le rend réellement opérant.






