La donnée partagée, angle mort du transport intelligent
Du transport de marchandises aux véhicules autonomes, les participants du European Data & IA Summit ont rappellé l’enjeu de l’interopérabilité.
Publié à 3h52 Lecture 5 min.
Arno Pons, fondateur de Digital New Deal
―Aude Brès / AlliancyUne victoire du PSG, des navettes automatisées et une dizaine de personnes à bord. Tous les ingrédients du scénario catastrophe paraissent réunis. Ce samedi, le transporteur BETI a dû appliquer en conditions réelles ce à quoi il se préparait depuis des mois : anticiper les aléas pouvant survenir pendant un trajet effectué par un véhicule autonome. La question de la sécurité est centrale pour le secteur. Elle nourrit depuis longtemps les débats, incarnés notamment par le célèbre « dilemme du tramway ». Face à un accident inévitable, faut-il privilégier la sécurité d’une personne ou celle d’un groupe ? Un dilemme éthique sans solution consensuelle, où le choix pratique d’une intelligence artificielle dérange par principe.
Dans un tel cas, il faut savoir appréhender les signes avant-coureurs et couper le moteur à temps. C’est en tout cas le choix fait par l’entreprise francilienne BETI ce week-end en prévision des célébrations des supporters parisiens aux abords du Parc des Princes. Ce rassemblement pourrait perturber son service de navettes à destination de Roland-Garros.
Interopérabilité : le maillon faible
Pour anticiper les différents changements sur la chaussée, une base de données a été utilisée ou plutôt plusieurs. D’un côté, les caméras fixées sur les véhicules en service, d’un autre le flux d’informations de la préfecture de police de Paris et, enfin, celui de la RATP. Encore faut-il que ces flux hétérogènes parlent un langage commun. Car au-delà de leur circulation, l'enjeu consiste à garantir une même interprétation dans le système d’information de BETI. Pour les rendre interopérables, celles-ci doivent être standardisées.
Marc Richet, directeur général de transition de ADN Tourisme.
―Aude Brès - AlliancyIci, le travail d’acteur comme Eona-X prend tout son sens. L’association vise à réunir la filière du transport, de la logistique et du tourisme et souhaite faciliter le partage sécurisé de données, en s'attaquant de face l’enjeu de l’interopérabilité. Pour Marc Richet, directeur général de transition pour ADN Tourisme, « la chance qu’on a aujourd’hui, c’est que les données on les a. Il faut juste les mettre ensemble sur des plateformes, c’est tout à fait possible ».
Le mirage agentique
Arno Pons, fondateur de Digital New Deal, se veut réaliste et positionne la data strategy européenne à mi-chemin, analyse de manière plus réaliste Arno Pons, fondateur de Digital New Deal. Ce 3 juin 2026, il présente à l’occasion du 4ème European Data & IA Summit une série de propositions pour avancer sur la question de l’interopérabilité. « Ce n’est pas qu’une question technique, elle est hautement stratégique, ajoute Arno Pons. Si on ne réussit pas sur ce volet-là, on rate notre cible ». Entendre ici, créer des infrastructures de données partagées pour faciliter l’innovation des filières transports et tourisme européennes et concurrencer les Big Tech.
Juliette Medina, directrice de recherche opérationnelle de Weenlo, a vanté les mérites de la mutualisation pour décarboner l’industrie du transport de marchandise.
―Aude Brès -AlliancyAu coeur de cette ambition, l’IA agentique. Mais cet objectif reste à l’état de fantasme pour l’instant, signale les intervenants d’une des tables rondes de la journée. « Le graal, c’est de réussir à programmer le voyage de bout en bout », indique Étienne Grass, directeur mondial de l'IA de Capgemini Invent, avant d’énumérer deux obstacles de taille. Le premier : le coût. Imprévisible, mais nécessairement gigantesque. Le second, la difficile orchestration entre les acteurs.
La hantise d’un monopole
En réponse à ce dernier, deux nouveaux partenariats ont été annoncés à l’occasion du sommet par Eona-x. Le premier avec son homologue allemand, Mobility Data Space, et, le second, avec l’écosystème aérospatial et de défense, sous la bannière de Decade-X. Derrière ces alliances stratégiques, un but commun : éviter la création d’un monopole. Le maintien d’un équilibre concurrentiel viserait ainsi à empêcher qu’une grande plateforme, ou un grand transporteur, collecte l’ensemble des données, identifie les synergies et monétise ses services à loisir. Une problématique particulièrement forte dans les secteurs où la mutualisation des données s’impose, comme le transport de marchandises.
Bertrand Minary a été invité a partagé son expérience à l’occasion du l’European Data & IA Summit.
―Aude Brès - Alliancy« Le transport de marchandise représente 13% des émissions de gaz à effet de serre en France. Nous avons un enjeu énorme sur la décarbonation. Et, pour y parvenir, la mutualisation est une solution », explique Juliette Medina, directrice de recherche opérationnelle de l’éditeur Weenlo. Elle développe : « aujourd’hui, les camions en circulation sont remplis en moyenne à 75%. Si on arrivait à mieux les utiliser, on décarbonerait largement et on ferait des économies ».
Un arbitre naturel
Toutes les données sont-elles bonnes à être partagées ? « On transporte 30% de marchandises dangereuses à travers le monde, il est illusoire de croire à un accès intégral en open source », révèle Bertrand Minary, directeur des transports de passagers, du fret, de la sécurité et des opérations d’UIC. Pour les membres du panel, cet exemple souligne la nécessité de règles différenciées selon les données concernées. Un écueil susceptible d’échapper à un régulateur étatique. À l'inverse, Eona-X moteur de la standardisation des espaces de données se présente comme un acteur légitime.
Cependant, l’une des intervenantes, Florence Luvisutto, la directrice générale d’Ekitia, tempère cet entrain avec une dose de réalité : « nombre de projets collaboratifs autour du partage de la donnée échouent ». Si l’initiative ne prend pas, les scénarios envisagés sont loin d’être séduisants : un monopole redouté, une gouvernance technocratique ou une promesse d’innovation avortée.

