La souveraineté numérique ne peut plus rester un slogan
À l'occasion d'une rencontre organisée par le Pôle d'excellence cyber et Hopscotch, acteurs publics et industriels ont plaidé pour une accélération des projets franco-allemands afin de renforcer l'autonomie numérique européenne.
Publié à 9h23 | Mis à jour à 9h57 Lecture 3 min.
Arnaud Coustillière, Président du Pôle Excellence Cyber
―Tiago Gil / AlliancyAlors que l'Europe cherche à réduire sa dépendance aux technologies américaines, la souveraineté numérique semble progressivement quitter le terrain des déclarations d'intention pour celui des réalisations concrètes, mais qu’en est-il ? Réunis à Paris dans le cadre de la première édition du cycle « Le Numérique sans filtre », représentants de l'État, industriels et experts de la cybersécurité ont partagé un même constat : l'autonomie stratégique européenne ne pourra émerger qu'à travers des projets communs, associant acteurs publics et privés. Les échanges ont notamment mis en lumière les différences d'approche entre la France et l'Allemagne. Là où Paris aborde volontiers le sujet sous l'angle politique et stratégique, Berlin privilégie une lecture plus industrielle, centrée sur les standards, l'interopérabilité et la création de champions économiques. « Nous ne parlons pas forcément de souveraineté, nous parlons surtout de maîtrise des dépendances technologiques », a ainsi souligné Valérie Dagand, déléguée générale de Numeum. Malgré ces différences, plusieurs intervenants ont estimé que le rapprochement franco-allemand restait indispensable pour faire avancer les dossiers européens.
Valerie Dagand, DG Numeum
―Tiago Gil / AlliancyCloud, cybersécurité et communs numériques au cœur de la stratégie européenne
Les discussions ont également porté sur les initiatives déjà engagées. Isabelle Valentini, conseillère internationale à la Direction interministérielle du numérique (DINUM), a rappelé les travaux menés avec l'Allemagne autour des communs numériques et des outils souverains développés par l'administration française. Elle a cité notamment Tchap, la messagerie sécurisée de l'État, Docs, une suite collaborative, ou encore Visio, solution de visioconférence destinée à réduire la dépendance aux plateformes américaines. « La souveraineté numérique est une réalité qui est une exigence », a-t-elle déclaré, estimant qu'il s'agit désormais d'un « enjeu vital pour nos démocraties ».
Isabelle Valentini, conseillère internationale de la directrice de la DINUM
―Tiago Gil / AlliancyCette volonté d'autonomie se retrouve également dans le cloud. Philippe Miltin, directeur général d'Outscale, a rappelé que le marché européen du cloud représente aujourd'hui 284 milliards d'euros, tandis que les fournisseurs européens ne captent qu'une part marginale de cette valeur. Selon lui, l'enjeu n'est pas de remplacer immédiatement les hyperscalers américains, mais de protéger les données sensibles et la propriété intellectuelle européenne. De son côté, Thales a mis en avant le lancement d'une nouvelle offre de cloud de confiance en Allemagne, inspirée du modèle développé en France avec S3NS.
Faire émerger des champions européens reste le principal défi
Au-delà des questions technologiques, plusieurs intervenants ont insisté sur la nécessité de renforcer les capacités de financement des entreprises européennes. Andrea Vaugan, directrice générale de l'European Champions Alliance, a dressé un constat sévère sur l'écosystème cyber européen. Selon les données de son organisation, près de trois quarts des startups cyber européennes comptent moins de 50 salariés et seules 25 % sont présentes au-delà de leur marché national. « Aujourd'hui la seule voie en matière de capital, c'est les États-Unis », a-t-elle regretté, estimant que les entreprises européennes finissent trop souvent par être rachetées par des groupes étrangers. « On est en train de les vendre aux Américains », a-t-elle ajouté. Même analyse du côté de ChapsVision. Son executive vice-president consulting, Thibault Pironneau, a pointé les limites du modèle actuel de financement de l'innovation européenne. Reprenant une formule attribuée au directeur général de Bpifrance, il a estimé que « en France, on arrose une forêt de bonsaïs », soulignant la difficulté à faire émerger des acteurs capables d'atteindre une taille critique. Pour les participants, le couple franco-allemand doit désormais servir de catalyseur à une stratégie plus large. Comme l'a résumé Markus Hempel, directeur France de Germany Trade & Invest, « le moteur franco-allemand est important pour amorcer les projets, mais les projets doivent être européens ».
Andrea Vaugan, DG European Champions Alliance
―Tiago Gil / Alliancy






