Interview
« Le déploiement à l’échelle de réseaux d’agents est une transformation très profonde de l’entreprise »
Emilie Pierre-Desmonde, Directrice de Big Data & AI Paris, dont Alliancy est partenaire, détaille ce que le salon de référence va mettre en avant les 15 et 16 septembre prochain. Avec un programme restructuré et recentré.

Comment le salon Big Data s’est-il adapté à l’accélération et à la démocratisation de l’IA que nous avons connues ces trois dernières années ?
Historiquement, le salon s’appelait Big Data Paris, et non Big Data & AI Paris. Nous avons donc naturellement commencé à aborder la question de l’IA par le prisme de la data, parce que c’est tout simplement la réalité du terrain et celle de la transformation qui s’opère aujourd’hui dans les grandes entreprises françaises, qui constituent notre audience principale. En 2026, nous avons renforcé nos partis pris pour nous adresser en priorité à une audience « enterprise » et mieux refléter l’état d’avancement du marché. Nous avons restructuré le programme autour de l’architecture data moderne, de la gouvernance et de la réglementation, ainsi que des usages de la data et de l’IA au service du business. Le vrai sujet est pour nous celui du passage à l’échelle. Ces dernières années, on a énormément parlé de POC, de test-and-learn, de chatbots ou de LLM. Mais lorsqu’on parle du déploiement à l’échelle de réseaux d’agents dans une entreprise, on est dans une transformation beaucoup plus profonde que le simple usage de ChatGPT.
Quels sont les cas d’usage les plus mis en avant ?
L’objectif est d’être beaucoup plus terre à terre et de donner la parole à ceux qui font réellement les projets. Des grandes entreprises comme Airbus, SUEZ, Accor ou Renault viennent partager des retours d’expérience concrets. Certaines présentent des résultats déjà mesurables, d’autres reviennent sur les difficultés rencontrées lors de la mise en production. C’est important, parce que nous voulons en parler sans langue de bois. Le rôle du salon est aussi d’aider les entreprises à faire avancer leur réflexion, à ne pas reproduire des erreurs déjà commises ailleurs et à assumer le fait que cette transformation est exigeante.
Les cas présentés couvrent des domaines très différents. Il existe par exemple des sujets particulièrement intéressants dans les plateformes de données en temps réel chez Airbus, ou autour de l’automatisation de la supply chain chez Renault. Mais, au-delà des exemples unitaires, l’idée est surtout de regarder où en sont les grandes entreprises, pour nourrir la réflexion d’entreprises moins avancées et leur éviter de dépenser énormément d’argent dans une succession de tests sans perspective claire de passage à l’échelle.
Quel type de public pourra-t-on rencontrer dans cette nouvelle édition ? Y a-t-il du changement par rapport aux précédentes ?
Le repositionnement consiste clairement à renforcer la présence des grandes entreprises et des profils qui participent réellement à la chaîne de décision. L’enjeu n’est pas seulement d’avoir des DSI, des CTO ou des Chief Data Officers, un par un, mais bien des délégations complètes venant de mêmes organisations. La Société Générale ou la Caisse des Dépôts font par exemple partie des délégations les plus importantes attendues, avec plusieurs dizaines de collaborateurs inscrits issus de différentes fonctions de la chaîne data et IA.
Pour que cette diversité de profils soit pertinente, le contenu doit répondre aux problématiques de chacun. C’est aussi pour cela que les trois piliers – infrastructure, gouvernance et business – sont importants. Le pilier business permet notamment de davantage ouvrir le salon aux métiers. Il existe aujourd’hui une porosité croissante entre les équipes technologiques et les fonctions RH, finance, marketing ou service client. Ces métiers deviennent eux des donneurs d’ordre de plus en plus informés.
Les RH constituent un bon exemple : elles prennent progressivement conscience qu’elles sont propriétaires de données, que celles-ci doivent être consolidées et propres pour pouvoir ensuite être utilisées dans le cadre de déploiements agentiques. Au sein du salon, ce ne sont donc plus seulement des ingénieurs qui parlent à des ingénieurs.
Nous cherchons par ailleurs à privilégier la qualité du visitorat et la présence de personnes impliquées dans des projets concrets. Nous renforçons cette année les mises en relation qualifiées entre participants et exposants. Cette orientation prendra encore plus d’ampleur en 2027 avec un programme acheteurs et davantage de rendez-vous individuels. Pour attirer ces profils, nous avons aussi renforcé la construction du programme avec un Advisory Board et des partenaires issus de la recherche et de l’écosystème français de la data et de l’IA.
Voyez-vous les DSI se mobiliser plus fortement pour les transformations qui les concernent directement, c’est-à-dire l’IA pour l’IT ?
Oui, très clairement. C’est une thématique centrale parce que les DSI constituent une partie importante de notre cœur d’audience. Jusqu’à présent, une grande partie de la conversation sur l’IA portait sur la manière dont la DSI pouvait accompagner la transformation des autres fonctions de l’entreprise. Avec l’IA pour l’IT, le sujet change : on parle directement de leur propre quotidien et de la manière dont leur modèle opérationnel va évoluer.
Cette transformation s’inscrit dans un mouvement plus large. Les DSI ont historiquement donné l’impulsion technologique, puis les usages se sont diffusés dans les métiers. Aujourd’hui, la relation devient beaucoup plus poreuse : les métiers expriment directement leurs besoins tandis que les équipes IT doivent en parallèle transformer leurs propres façons de travailler.
La question de l’agentique est particulièrement structurante. Déployer des agents ou des réseaux d’agents à l’échelle de l’entreprise ne relève plus d’un usage superficiel de l’IA générative. Cela touche les processus, l’infrastructure, la gouvernance, la donnée et les responsabilités. C’est précisément ce niveau de transformation que le salon veut mettre en discussion.
Le sujet des dépendances technologiques et de la souveraineté numérique revient de plus en plus fortement dans le débat public depuis dix-huit mois. Cela a-t-il un impact pour vous ?
C’est un sujet présent en fil rouge, d’autant que le salon est fortement ancré dans l’écosystème français, tout en restant ouvert aux acteurs internationaux. Il faut toutefois distinguer le programme éditorial de la présence des exposants. Il n’aurait aucun sens de fermer la porte aux acteurs extra-européens ou de faire comme s’ils n’existaient pas : les technologies sont mondiales et les entreprises françaises travaillent évidemment avec eux.
En revanche, la souveraineté est clairement présente dans le programme, notamment dans tout le volet gouvernance. Nous parlons du règlement européen sur l’IA, de maîtrise des dépendances et d’autonomie. Sur scène, nous mettons très largement en avant des entreprises françaises et des acteurs technologiques français ou européens avec des acteurs comme Mistral, Scaleway ou OVHcloud.
L’objectif est aussi de permettre aux fournisseurs technologiques français et européens d’entendre directement les besoins, les contraintes et la réalité quotidienne des grandes entreprises françaises. Cela participe à une forme de mise en relation entre la demande et l’offre.
Il faut néanmoins rester lucide : une autonomie technologique totale est difficile à envisager. Il est probablement plus juste de parler de capacité comprendre ses dépendances, à reprendre des marges de manœuvre sur les données, les infrastructures et les modèles. Big Data & AI Paris joue un rôle de facilitateur, pour rapprocher les besoins des grandes entreprises et les solutions développées par l’écosystème français et européen.
Le développement rapide de l’IA est souvent confronté aux problématiques de numérique responsable. Qu’observez-vous en la matière chez les entreprises qui participent au salon ?
Il existe une vraie ambivalence. Les dirigeants doivent intégrer la dimension sociétale, la durabilité et leurs engagements de responsabilité environnementale. Dans les échanges directs avec eux, la priorité actuelle porte toutefois sur le passage à l’échelle, l’accélération de la transformation et la recherche d’un modèle économique.
Cela se voit aussi dans l’intérêt pour les contenus. Les sujets liés à la frugalité ou à l’IA responsable mobilisent davantage quand ils sont rattachés à l’industrialisation, les coûts ou les résultats opérationnels. Un salon doit traiter les questions qui préoccupent concrètement les décideurs.
La dimension responsable conserve donc toute sa place dans le programme. Une session est consacrée à la maîtrise de l’empreinte environnementale de l’IA et à la frugalité. SUEZ présentera également un cas consacré à l’optimisation de l’eau et à la réduction des impacts.
Le levier économique peut d’ailleurs faire revenir la sobriété dans la discussion par une autre porte. Pour un DSI, le prix du token et la maîtrise du coût de l’IA sont des sujets extrêmement concrets. À mesure que les usages vont passer à l’échelle, les questions de consommation de ressources, d’efficacité et de coûts vont nécessairement se rejoindre. Je pense que la sobriété prendra une place croissante dès lors qu’elle sera directement reliée aux enjeux de performance et de modèle économique.





