Souveraineté monétaire

L'euro numérique, levier de souveraineté monétaire et numérique pour l'Europe

Face à la domination des acteurs américains dans les paiements numériques, la BCE voit dans l’euro numérique un levier de souveraineté monétaire, de résilience géopolitique et de protection des données personnelles.

Publié hier à 2h55

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La progression des paiements numériques en Europe s’appuie encore largement sur des infrastructures non européennes. Au second semestre 2024, les paiements par carte représentaient 57 % du nombre total de paiements scripturaux en zone euro, en progression de 11,3 % par rapport à la même période en 2023, selon un communiqué de la BCE publié en juillet 2025.  

Or Visa et Mastercard demeurent les principaux réseaux internationaux de cartes utilisés dans la zone euro. La BCE estime qu’ils y traitent 65 % des paiements par carte, tandis que les schémas nationaux ont disparu dans treize des vingt pays de la zone euro. La BCE a formalisé cette vulnérabilité en mettant en garde contre la « forte dépendance » de la zone euro à l'égard des réseaux internationaux de cartes et des grands groupes technologiques mondiaux.  

Dès mars 2025, Philip Lane, membre du directoire et chef économiste de la BCE, estimait que la dépendance de l’Europe aux fournisseurs de paiement étrangers avait atteint un niveau « frappant ». Selon lui, cette dépendance expose l’Europe à des risques de pression économique et de coercition, tout en limitant sa capacité à contrôler des aspects essentiels de son infrastructure financière. 

À cette domination des réseaux de cartes s'ajoute la progression des stablecoins (actifs numériques adossés à des devises traditionnelles) libellés en dollar. Ces instruments occupent désormais une place significative dans l’écosystème crypto. La BCE souligne que 99 % du marché des stablecoins restent liés au dollar, ce qui nourrit le risque d’une dépendance accrue à des instruments privés libellés dans une devise non européenne. 
L'euro numérique : une MNBC au service de l'autonomie stratégique 

La BCE a engagé, depuis octobre 2021, le développement d'une MNBC (monnaie numérique de banque centrale) destinée au grand public. Contrairement aux stablecoins privés ou aux cryptoactifs, cet instrument constituerait une monnaie souveraine, émise directement par la BCE et dotée du même statut légal que les billets. Si le règlement européen est adopté par les co-législateurs en 2026, un exercice pilote pourrait débuter à mi-2027, en vue d'un lancement progressif à partir de 2029. 

L’Eurosystème articule sa stratégie autour de deux volets. Pour les paiements de détail, l’euro numérique reste en phase de préparation technique, dans l’attente du cadre législatif européen. Pour les paiements de gros, les projets Pontes et Appia visent à adapter le règlement en monnaie de banque centrale aux transactions fondées sur la DLT. L’objectif consiste à préserver la souveraineté monétaire européenne dans un contexte de numérisation des paiements et de tokenisation de la finance. Agnès Bénassy-Quéré, Seconde sous-gouverneure de la Banque de France, formule le diagnostic géopolitique suivant dans une tribune parue en septembre 2025 : « Le changement de pied de la nouvelle administration étatsunienne envers l'Europe nous oblige à réagir à notre très grande dépendance vis-à-vis de ce pays pour certains services critiques, notamment en matière de paiements ».  
La confidentialité : condition non négociable de la souveraineté 

La dimension de la confidentialité conditionnera l'acceptabilité du projet autant que son calendrier législatif. Selon une mesure du BEUC (Bureau européen des unions de consommateurs) en 2025, 81 % des Européens se déclarent inquiets des atteintes à la vie privée ou de l'usage abusif de leurs données personnelles. La CNIL et son homologue allemande, la BfDI (autorité fédérale de protection des données), ont publié le 13 mai 2026 une communication conjointe sans ambiguïté : sans un haut niveau de confidentialité, l'euro numérique ne tiendra pas ses promesses. 

Sur le plan technique, les deux autorités s'appuient sur un rapport d'experts du CEPD (Comité européen de la protection des données) d'octobre 2025, qui examine la faisabilité d’une architecture fondée sur des jetons numériques susceptible, pour le mode hors ligne, d’offrir une protection proche de celle des espèces, tout en réduisant le risque de double dépense. 

L’euro numérique ne vaudra comme instrument souverain qu’à la condition de ne pas reproduire, sous une forme publique, les logiques de collecte de données que l’Europe reproche précisément aux opérateurs privés que ce projet entend concurrencer.