Chronique

Piloter une ESN : Delphine Ferrier (SPIE ICS), transformer une ESN qui gagne, sans en perdre l'âme

Pour sa chronique dédiée aux ESN, Sylvain Fievet rencontre Delphine Ferrier, directrice générale de SPIE ICS. Dans un marché rebattu par l'IA, la souveraineté et la pression économique, elle défend une méthode : construire dans la durée.

Publié et mis à jour le 1 septembre 20269 min de lecture
Piloter une ESN : Delphine Ferrier (SPIE ICS), transformer une ESN qui gagne, sans en perdre l'âme
Photo : Renaud Wailliez

Nous nous étions déjà croisés, à Bordeaux, sans avoir pris le temps de vraiment faire connaissance. Elle y était chez elle — la Nouvelle-Aquitaine, où elle a bâti une part décisive de sa carrière. Delphine Ferrier avance sans réclamer la lumière. Voilà une dirigeante qui sait précisément d'où elle vient, et où elle conduit son entreprise. Toute sa force tient là — un ancrage et un cap, tenus ensemble.

Cette rencontre prolonge mes chroniques « Piloter une ESN ». J'y cherche ce qu'un dirigeant a vraiment appris - de son marché, de ses équipes, de lui-même - au-delà d'une nomination ou d'une tendance. Avec Delphine Ferrier, la question s'impose vite : comment prend-on la tête d'une maison connue depuis dix-sept ans, en séparant la fidélité de l'immobilisme ?

Dix-sept ans chez SPIE ICS. Un début par la technique — le réseau, l'après-vente, les certifications Cisco, les environnements clients complexes. Puis les services managés, la cybersécurité, l'avant-vente, le management, la responsabilité d'un centre de profit en Nouvelle-Aquitaine, la transformation, l'innovation, la RSE, enfin la direction d'activité sur la moitié ouest de la France.

Ce parcours éclaire sa manière de prendre aujourd'hui la direction générale. Elle arrive avec une histoire vécue avec l'entreprise. Elle en connaît les clients, les territoires, les ressorts humains, les forces d'exécution, les irritants aussi. Quand je lui demande ce qui l'a décidée à accepter le poste, elle mesure le poids de la fonction sans le dramatiser. La trajectoire était là. La vraie question portait sur le moment : quand viendrait-il, et comment s'y préparer ? La réponse est simple, presque calme. Elle donne le ton.

Ce qui change, dit-elle, tient dans l'impact. Diriger une région, même importante, reste un exercice de pilotage situé. Diriger toute la filiale oblige à arbitrer entre des intérêts parfois divergents. Une bonne décision locale peut devenir insuffisante à l'échelle de l'entreprise. Le rôle de DG commence là : choisir ce qui sert le mieux le collectif. Dans une ESN, cet arbitrage touche très vite des femmes et des hommes : compétences, charges, clients, mobilités, engagements, trajectoires. Le modèle économique est d'abord humain.

Une culture qui descend bas dans l'organisation

Deux mots reviennent dans sa bouche : proximité et responsabilité. La proximité, c'est le lien client, l'écoute, la capacité à proposer une réponse utile, agnostique, adaptée au besoin réel. La responsabilité, c'est l'organisation elle-même. SPIE ICS fonctionne avec des centres de profit « en poupées russes ». La responsabilité descend très bas, jusqu'à l'ingénieur d'affaires, qui porte déjà un mini-centre de profit.

Le modèle est exigeant. Il crée de l'autonomie, donc de l'engagement. Il impose aussi un cadre commun, sous peine de fragmentation. Delphine Ferrier aime cet équilibre : des entrepreneurs de terrain, une direction transverse qui garde le cap. Le point est essentiel pour un dirigeant d'ESN. Trop de centralisation ralentit l'initiative. Trop d'autonomie disperse la valeur. La performance se joue dans la tension entre les deux. Cette culture explique aussi pourquoi beaucoup de dirigeants de SPIE ICS viennent de l'interne. Une culture transmise par l'expérience, au-delà des valeurs affichées.

Prendre une entreprise qui va bien

Delphine Ferrier prend la tête d'une entreprise solide. SPIE ICS a résisté dans un marché des ESN chahuté. L'entreprise est rentable, portée par un portefeuille large : infrastructures, réseau, cybersécurité, cloud, data center, digital workplace, infogérance, maintenance, data et IA. Son enjeu dépasse le redressement. Il est plus subtil : faire grandir une entreprise qui fonctionne déjà, dans un marché qui change vite.

C'est souvent l'exercice le plus délicat. Quand tout va mal, l'urgence impose le mouvement. Quand l'entreprise va bien, la transformation demande du discernement. Accélérer sans brutaliser. Intégrer sans diluer. Préserver sans figer. Un détail de l'échange résume le métier réel de dirigeant. Parmi les grands sujets du moment — IA, acquisition, souveraineté, marché — elle cite aussi le changement d'ERP. Le sujet « ne fait pas rêver », glisse-t-elle en souriant. Il faut le réussir. L'anecdote vaut beaucoup. Piloter une ESN, c'est porter les grandes transitions technologiques, et réussir les chantiers internes qui rendent l'entreprise robuste. La solidité opérationnelle se construit dans ces sujets peu visibles.

Artemys : intégrer en donnant une place

L'intégration d'Artemys arrive tôt dans son mandat. L'opération porte SPIE ICS à plus de 3 600 collaborateurs et renforce ses positions sur les infrastructures, le cloud, la data, l'IA et l'assistance technique. Delphine Ferrier s'appuie sur un groupe rompu aux acquisitions, avec une méthode structurée sur vingt-quatre mois. Le vrai sujet dépasse le processus.

Une acquisition dans une ESN réussit quand les équipes rejoignent une ambition commune, au-delà d'une simple organisation. Elle veut donc associer les collaborateurs venus d'Artemys au nouveau plan stratégique. Un plan construit avec des groupes de travail, une vision à 360 degrés, des actions à court, moyen et long terme, et des personnes d'Artemys pleinement intégrées à la réflexion. Les nouveaux entrants participent à la définition du cap. Dans les ESN, les synergies les plus précieuses restent souvent invisibles au départ : confiance, sentiment d'appartenance, capacité à travailler ensemble, envie de porter une offre commune. Delphine Ferrier a identifié ce point central.

L'IA, vécue avant d'être proposée

Sur l'IA, Delphine Ferrier parle d'abord de pratique. SPIE ICS a commencé en interne il y a près de trois ans : sensibilisation des collaborateurs, prudence sur les données, développement d'un Hub IA sécurisé appuyé sur plusieurs LLM, dans un environnement dédié. Puis des cas d'usage : analyse de contrats, processus de validation d'affaires, assistance aux collaborateurs.

Une fois l'outil mûr, il s'est déployé largement dans SPIE France. Delphine Ferrier évoque un taux d'usage supérieur à 60 % et plus de 1000 agents créés. L'histoire part du réel. L'usage interne a précédé l'offre client. SPIE ICS a d'abord traité ses propres usages, puis répondu à ceux des clients. Car les clients ont posé les mêmes questions : quels cas d'usage ? Quelle sécurité ? Quelles données ? Quelle valeur ? L'expérience interne est devenue un savoir-faire client. Une leçon pour les ESN : les offres IA les plus crédibles naissent souvent de ce que les ESN ont réellement expérimenté pour elles-mêmes.

Delphine garde une ligne claire : l'IA augmente la valeur et sert l'humain. Elle parle de service desk, d'automatisation, de services managés et de reconversion des compétences. L'IA peut organiser le transfert entre un expert et un plus jeune, accompagner une montée en compétence, ouvrir des trajectoires vers d'autres métiers. Un levier de productivité, et un outil de passage.

Souveraineté : redonner du choix

La souveraineté numérique occupe également une place forte dans notre échange. Elle est abordée avec pragmatisme. La tech reste largement dominée par des acteurs américains. Microsoft, Cisco, Palo Alto, Fortinet, AWS font partie du paysage. SPIE ICS travaille avec eux. La souveraineté se joue aussi dans la capacité à proposer des alternatives, à organiser la résilience, à maîtriser les dépendances, à protéger les infrastructures critiques. Sa réponse tient dans l'agnosticisme. Plusieurs partenaires par brique. Des acteurs français ou européens dès qu'ils apportent une réponse solide : OVHcloud, HarfangLab, Stormshield, Interstis, EasyVista, Proxmox. Elle rappelle que les centres de production de SPIE ICS sont en France, et que l'entreprise défend historiquement les services en France.

La formule la plus révélatrice arrive à propos d'AWS et d'OVHcloud. Sa réponse tient en trois mots : l'un et l'autre. Cette approche dessine le rôle des ESN pour les prochaines années : aider les clients à retrouver du choix. Par architecture. Par réversibilité. Par maîtrise des dépendances. Par connaissance concrète des alternatives. La souveraineté devient une compétence opérationnelle.

Être multi-spécialiste

Delphine Ferrier revendique un mot pour SPIE ICS : multi-spécialiste. Le terme est juste. Le futur des ESN se jouera dans l'articulation des expertises. Réseau, cybersécurité, cloud, data center, digital workplace, collaboration, ITSM, IA, automatisation, souveraineté, numérique responsable : la valeur se loge dans les jonctions.

Le client cherche de la simplicité face à des technologies qui se complexifient. L'ESN capable d'imbriquer ces briques, de sécuriser l'ensemble et d'opérer dans la durée devient un partenaire de confiance. Là, le parcours de Delphine Ferrier pèse. Sa culture technique lui évite les grands discours hors-sol. Son expérience du terrain lui rappelle que la valeur se prouve chez le client. Son passage par la transformation lui donne la distance pour relier les sujets.

Ce qui fait rester

Sur les talents, Delphine Ferrier revient aux fondamentaux : des projets intéressants, des expériences technologiques stimulantes, un cap clair, de l'écoute, un cadre qui laisse de l'autonomie. Elle insiste sur un point sous-estimé : faire remonter les problèmes et les traiter. Les collaborateurs acceptent beaucoup quand leur parole compte, quand les irritants sont regardés, quand les décisions sont expliquées.

SPIE ICS a aussi créé un codir jeunes, en miroir du comité de direction. Le dispositif dit quelque chose d'une entreprise qui garde ses capteurs ouverts. Une culture forte comporte un risque : s'écouter soi-même. Le codir jeunes oblige à entendre d'autres attentes. Sur la place des femmes dans le numérique, Delphine Ferrier refuse la posture. Elle aimerait voir davantage de femmes à la tête d'ESN. Si son parcours peut servir d'exemple, elle s'en réjouit. Elle parle surtout de compétence, de travail, d'investissement, de passion. Une phrase revient : on n'obtient jamais rien sans rien.

Construire pour durer

À horizon trois ans, Delphine formule une ambition simple : des clients qui font confiance à SPIE ICS, des collaborateurs fiers de leur entreprise. La simplicité de la réponse dit beaucoup. Dans une ESN, tout revient à ces deux preuves. La confiance client et la fierté interne. L'une nourrit l'autre.

À la fin de l'échange, je lui demande si elle regrette certains choix. Elle me dit qu'elle avance sans regret. On réfléchit, on choisit, puis on y va à fond. Puis elle ajoute un mot : le plaisir. Prendre du plaisir à faire ce métier, même dans un début de mandat intense, même quand la fatigue physique se fait sentir. Elle a gardé son premier cercle. L'équipe est solide. Elle prend plaisir à travailler avec elle. Je pense que ce dernier mot donne bien la clé de ce portrait.

Delphine Ferrier imprime par la durée, la responsabilité et l'exécution. Elle prend la tête d'une ESN qui va bien avec une ambition exigeante : la faire croître sans perdre son âme opérationnelle, sa proximité client et l'engagement de ses équipes. Dans un marché où l'IA, la souveraineté, les acquisitions et la pression économique rebattent les cartes, ce type de leadership compte.

Piloter une ESN, c'est tenir un cap dans la complexité. Chez Delphine Ferrier, ce cap tient en quelques mots : faire confiance au terrain, construire dans la durée, choisir avec lucidité, puis y aller à fond.


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