Humeur

Chez Ford, l'IA a pris le relais… jusqu'au premier virage

Après avoir remplacé ses ingénieurs par de l'IA, Ford essuie un milliard de rappels et fait revenir en urgence 350 vétérans. La bascule algorithmique version rétropédalage.

Publié et mis à jour le 2 juillet 2026
3 min.
Chez Ford, l'IA a pris le relais… jusqu'au premier virage

Il y a deux ans, Ford tenait sa martingale. Jim Farley, son PDG, annonçait sans ciller que l'intelligence artificielle allait « littéralement » remplacer la moitié des emplois de bureau du groupe. Kumar Galhotra, le monsieur opérations, vantait ses 900 caméras intelligentes capables de traquer le moindre défaut de peinture avant que la voiture ne sorte de l'usine. Cinq mille postes supprimés depuis 2020, une ingénierie qualité confiée aux algorithmes et la promesse, comme toujours, d'économies vertigineuses. Le futur était déjà écrit, il suffisait de laisser la machine l'exécuter. 

Le futur, justement, vient a rendu son verdict : dixième place au classement qualité JD Power, un record historique de rappels en 2025 et déjà plus de onze millions de véhicules concernés mi-2026, pour une facture qui avoisine le milliard de dollars sur la seule année en cours. L'intelligence artificielle n'a pas fait n'importe quoi. Elle a simplement fait ce qu'on lui avait appris, sans personne pour lui apprendre correctement, puisque les gens qui savaient avaient déjà quitté l'entreprise avant d'avoir transmis quoi que ce soit à la machine. Charles Poon, vice-président ingénierie, résume la scène avec une franchise presque touchante : « Nous pensions naïvement que l'IA suffirait. » 

Naïvement. Le mot est lâché par l'entreprise elle-même, quand des centaines de salariés, eux, l'ont appris à leurs dépens sur leur fiche de paie. Ford a donc dû rappeler en urgence au moins 350 ingénieurs expérimentés, dont certains venaient tout juste d'être remerciés quelques mois plus tôt. Leur mission aujourd’hui ? Réparer les dégâts, encadrer des recrues perdues face à des systèmes désorganisés et, surtout, former correctement l'IA censée un jour les remplacer pour de bon. On licencie l'expertise, on la rappelle en catastrophe pour éduquer sa remplaçante, on la renverra probablement une fois la leçon retenue. Le cercle est presque élégant dans son absurdité. 

Ce qui frappe, ce n'est pas que Ford se soit trompé. Non. L'histoire industrielle regorge de paris technologiques ratés. Ici, c'est la vitesse du retournement, le tout sans remise en question du fond. Kumar Galhotra explique désormais qu'il faut « s'assurer que l'IA a été formée par les personnes les plus expérimentées », comme si cette évidence n'avait pas toujours été la condition même de tout apprentissage automatique digne de ce nom. Jim Farley, lui, présente la réembauche comme une source d'économies « de centaines de millions de dollars », ce qui revient à féliciter le capitaine d'avoir écopé le bateau après l'avoir lui-même percé. 

L'équation est pourtant d'une simplicité désarmante : remplacer une compétence rare par un algorithme non supervisé ne fait pas disparaître le coût, il le déplace. Il quitte la masse salariale pour atterrir dans les rappels produits, les primes de réembauche et une réputation industrielle qui met des années à se reconstruire. Ford paie deux fois la même erreur : une fois pour avoir renvoyé ses ingénieurs, une fois pour les avoir fait revenir. 

Reste une scène presque burlesque, un siècle après Charlie Chaplin coincé dans les rouages des Temps modernes : des ouvriers qualifiés rappelés en urgence pour remettre de l'ordre dans une chaîne devenue folle, sauf qu'ici, ce ne sont plus les hommes qui sont broyés par la machine, mais la machine qui a besoin des hommes pour ne plus tourner à vide. À croire que le progrès adore recycler ses propres ironies. 

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