Humeur

Make Europe Sovereign Again TM  

Les hyperscalers accusés de piller la donnée européenne vendent aujourd'hui la souveraineté numérique en produit d'appel, de Potsdam à Vivatech, avec la bénédiction de Paris et Berlin. 

Publié et mis à jour le 9 juillet 2026
3 min.
Make Europe Sovereign Again TM

Vue d'Europe, la souveraineté numérique sonnait comme une révolution en marche. Vue de Washington, elle ressemblait davantage à une posture discriminatoire, sinon à une déclaration de guerre commerciale appelant des représailles. Et quelles représailles ! Nul coup de canon douanier, mais un coup de maître marketing. Les stratèges de la Silicon Valley se sont emparés du mot, l'ont reconditionné et plastifié avant de le revendre à prix d'or.

Amazon a inauguré en janvier son European Sovereign Cloud à Potsdam et une filiale au personnel exclusivement européen. Microsoft empile ses "Studios de souveraineté" de Bruxelles à Munich. Google s'associe à T-Systems et Thales pour opérer, en coentreprise, une infrastructure qu'on nous promet locale. Même catalogue, même serveur, mais nouvelle étiquette. Le procédé a même un nom, le sovereignty washing. 

Nvidia, elle, joue à visage découvert. Le 11 juin, à sa première conférence organisée en France, Jensen Huang annonce le plan sans détour, conquérir l'Europe pays par pays, en vendant du calcul étiqueté souverain. Chaque pays européen doit se doter de sa propre usine d'IA, comme on a jadis bâti des usines d'électricité. Quinze sont déjà en construction en Europe, plus cinq "Gigafactories". Le tout porté par une entreprise américaine avec, de son propre aveu, un monopole de facto sur le calcul IA. La démonstration n'a pas traîné. À Vivatech, le géant des puces a organisé la conférence “How Open Models Are Powering Europe's AI Ecosystem”. Sur scène, LINAGORA, pionnier revendiqué de la souveraineté digitale française, a annoncé quitter Jean Zay, le supercalculateur public du CNRS, pour Dallia, propulsé aux mêmes puces Blackwell. Sept jours entre l'annonce et la preuve. Cible atteinte, stratégie verrouillée. 

Pour habiller la marchandise, il faut des tampons. AWS en a collectionné une brassée : label allemand C5, certifications ISO, audits en pagaille. Mais un tampon de sécurité n'a jamais tracé de frontière juridique. Amazon.com reste la maison mère américaine, et le Cloud Act s'applique à toute entité qu'elle possède, garde ou contrôle, y compris à l'étranger. On croyait acheter un coffre-fort. On a payé un rideau. 

Chez Microsoft, pas de paravent à construire, juste un refrain rassurant. L'entreprise jure respecter les lois européennes en Europe, comme elle respecte les lois locales partout ailleurs. Une manière élégante de ne jamais évoquer le Cloud Act, et sa portée extraterritoriale. 

Le plus étonnant, dans cette histoire, ce n'est pas que les Américains vendent la souveraineté sous cellophane. C'est que l'Europe l’achète ! Syndrome de Stockholm assumé. À Vivatech, Paris et Berlin ont publié une définition commune de la souveraineté numérique. La France défend une ligne stricte, façon SecNumCloud. L'Allemagne préfère une version plus souple. Elle autorise les partenaires non européens dits “de confiance”. Cette même Allemagne qui venait de signer 7,8 milliards d'euros avec AWS quelques semaines plus tôt. Deux pays, une signature commune, deux définitions qui se toisent en chiens de faïence. Pendant que les deux capitales négocient le vocabulaire, Bruxelles prépare le Cloud and AI Development Act, censé encadrer cette dépendance. Un cadre taillé pour absorber du calcul américain à grande échelle n'encadre rien, il l'organise.  

Washington menaçait de représailles. Il n'en aura pas eu besoin. L'Europe a fini par acheter elle-même sa tenue de prisonnier. 

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