INCENDIES EN GIRONDE

CCI : les failles numériques de la gestion de crise sortent des flammes 

Après les incendies de l'été 2026 en Gironde, Nicolas Bonnet, directeur général de CCI France, propose un dispositif national de gestion de crise, sur fond de fragilités numériques et de coupes budgétaires. 

Publié et mis à jour le 28 octobre 2026
5 min.
CCI : les failles numériques de la gestion de crise sortent des flammes

42 000 hectares partis en fumée en Gironde. Des serveurs carbonisés, des archives envolées. Et toujours pas de système national unifié pour faire circuler les données de crise sur les commerces. Les incendies de juillet 2026 ont révélé une faille autrement moins visible que les dégâts matériels. Dès le 23 juillet, la CCI Bordeaux Gironde et les organismes consulaires activent une cellule de crise en 24 heures, avec le numéro d'urgence 3006, le numéro unique de la CMA (Chambre de Métiers et de l'Artisanat). Sur le terrain, la riposte s'organise en urgence. Pour coordonner l'action publique, les informations continuent de circuler au gré des sollicitations administratives. “Tous les services de l'État voulaient leur réunion avec la CCI”, décrit Nicolas Bonnet, directeur général de CCI France. Le réseau propose désormais un guichet unique national, inspiré du modèle de coordination de l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (Anssi). Mais le Projet de Loi de Finances (PLF) pour 2027 prévoit une réduction de 125 millions d'euros de ses ressources fiscales. “L'État ne peut pas nous dire bravo, merci [...] et en même temps nous couper les moyens, ça ne marche pas”, prévient Nicolas Bonnet. L'incendie a laissé apparaître une fracture numérique entre les CCI et leur pilotage national. Le budget risque désormais de l'élargir. 

Un guichet unique, sinon rien 

Pour combler cette faille, le dispositif proposé à l'État ne se résume pas à un numéro d'urgence. Nicolas Bonnet appelle de ses vœux une sécurité civile économique dotée d'un système d'information national, activable sur décision d'un préfet, d'un ministère ou de Matignon. Aujourd'hui, les CCI doivent encore composer avec des outils et des procédures dispersés. “On n'a pas encore complètement étoffé un système d'information unique comme on aimerait le faire”, reconnaît le directeur général. L'architecture envisagée reposerait sur une cellule d'appui immédiatement mobilisable et un outil de gestion de la relation client (CRM), capable de suivre les entreprises sinistrées jusqu'à leur reprise. Les données remonteraient en temps réel, afin d'éclairer les décisions publiques, des arrêtés d'interdiction aux mesures d'urgence. “Nous pourrions avoir des remontées en temps réel”, insiste Nicolas Bonnet.

"Les entreprises de moins de 100 à 200 salariés disposent rarement d'une DSI ou d'un plan de prévention des risques", Nicolas Bonnet

Le guichet unique servirait aussi à décloisonner les démarches. Aujourd'hui, un chef d'entreprise peut devoir fournir des dossiers distincts pour obtenir un report fiscal, solliciter l'Urssaf ou mettre en place l'activité partielle. Les CCI souhaitent lancer une réfléxion autour d’un dossier de demande d'aide constitué une seule fois, puis transmis aux administrations concernées. Au-delà du logiciel, le réseau envisage également une réflexion autour d’une chaîne nationale de pilotage, capable de relier les informations du terrain aux arbitrages de l'État.“Reconnaître CCI France comme le point d'appui national unique en cas de crise touchant les commerçants”, précise-t-il. Sans ce cadre, les mêmes procédures doivent être réassemblées après chaque catastrophe. Le réseau poursuit son travail avec l’Etat. 

Des données à exhumer  

Pour les TPE et PME, la panne commence parfois avant même le premier formulaire. En Gironde et dans les Landes, des serveurs hébergés sur site ont disparu avec les factures, les commandes et les contrats d'assurance. “Mes voitures ont brûlé, l'assurance me demande la copie de la carte grise. La carte grise est à l'entreprise, elles ont brûlé. Je fais comment ?”, rapporte Nicolas Bonnet en reprenant les mots d'un dirigeant sinistré. Faute de sauvegarde externalisée, certaines entreprises ont perdu jusqu'aux preuves nécessaires à leur indemnisation. Les justificatifs manquants peuvent transformer une indemnisation en parcours de plusieurs mois. Les CCI ont alors orienté des entreprises vers des prestataires spécialisés dans la récupération de données, habitués aux suites d'une cyberattaque.

"Non, faire grève, ce n'est pas dans nos habitudes, mais s'il faut en arriver là, on ira", Nicolas Bonnet

Cette fois, les équipements n'avaient pas été piratés, mais endommagés par la chaleur ou l'eau. “Une sorte de CERT après incendie ou après événement”, résume-t-il. Les petites structures paient le prix fort de ce manque d’anticipation. "Les entreprises de moins de 100 à 200 salariés disposent rarement d'une DSI ou d'un plan de prévention des risques, relève le dirigeant. Ce sont elles qui sont venues nous voir en priorité”. Au-delà de l'indemnisation, l'accompagnement des TPE et PME doit donc s'inscrire dans la durée, avec une sensibilisation à la sauvegarde externalisée, au cloud et à la continuité informatique. La crise ne s'achève pas avec l'extinction des flammes. Les feux ont révélé deux fragilités liées : la disparition des données chez les entreprises et leur circulation entre les acteurs publics. 

Des ambitions nationales, des moyens en sursis  

Reconstruire les données des entreprises prendra des mois. Pour les CCI, une autre urgence se profile. Celle de conserver les effectifs nécessaires pour les accompagner. Pendant les incendies, une cinquantaine de collaborateurs des CCI ont assuré les premières permanences et déplacements. Puis un peu moins de 300 conseillers ont pris le relais en Gironde, dans les Landes et dans le Var, pour traiter les demandes d'assurance et accompagner la reprise. Ce maillage pourrait pourtant se réduire dès 2027. Le projet de loi de finances prévoit de retrancher 125 millions d'euros à la ressource fiscale des CCI, soit un quart de leur budget. “Au 1er janvier, je pourrais ne plus avoir suffisamment de personne, à mettre en face des commerçants s'il y a de nouvelles crises qui arrivent”, s'alarme Nicolas Bonnet. Le directeur général chiffre à 2 000 les suppressions de postes susceptibles d'en découler. À cette perte de capacités s'ajoute un coût rarement visible dans les arbitrages budgétaires. Faute de dispositif national permanent, les chambres doivent réactiver des circuits d'intervention, mobiliser leurs interlocuteurs et reconstruire les mêmes procédures à chaque catastrophe. “Au final, on perd de l'argent public”, déplore-t-il. Le réseau réclame donc des financements pour stabiliser son organisation, au moment même où l'État prévoit d'en réduire les ressources. Le directeur général regrette cette logique et n'exclut plus un moyen de pression inhabituel. “Non, faire grève, ce n'est pas dans nos habitudes, mais s'il faut en arriver là, on ira”, prévient-il. L'hypothèse reste conditionnelle, mais traduit un durcissement du dialogue avec les pouvoirs publics. “S'il décidait effectivement de nous supprimer les moyens, [...] il ne va pas falloir qu'il vienne nous chercher parce qu'on ne sera plus là.”, constate le directeur général. 


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