[Chronique] Parlez-vous la langue diplomatique numérique de la trichite ?

Dans son dernier billet d’humeur, notre chroniqueur Alain Garnier réagit à une récente déclaration du président du géant Microsoft et s’interroge sur les enseignements qu’il y a à en tirer.

Publié et mis à jour le 6 juin 2022
3 min.
[Chronique] Parlez-vous la langue diplomatique numérique de la trichite ?

Chronique - declaration géant Microsoft

Comme moi, devez-vous vous y reprendre à deux fois pour comprendre une phrase comme celle-ci ? « Nous ne pensons pas que toutes ces allégations soient exactes, mais certaines le sont et nous allons certainement apporter des changements pour y remédier rapidement ».

C’est bien ce que Brad Smith himself, le président de Microsoft, a pourtant reconnu face aux accusations multiples d’enfreintes à la concurrence de la part de multiples acteurs. Et il a fallu que l’Europe hausse le ton pour que les choses changent au pays de Microsoft.

La prochaine fois, par exemple, qu’un policier vous arrête en état d’ivresse pour un dépassement de vitesse, dites-lui la phrase magique : « Nous ne pensons pas que toutes ces allégations soient exactes, mais certaines le sont et nous allons certainement apporter des changements pour y remédier rapidement », ou que vous avez oublié de payer un fournisseur pour plusieurs factures depuis longtemps : « Nous…blablabla…mais…blabla… rapidement ». Vous connaissez maintenant la chanson !

Mea culpa fort diplomatique

C’est donc une reconnaissance en forme d’aveu que vient de faire Microsoft. Et pourtant… combien de dénis sur le sujet du Cloud, de sa solution Office, de Windows depuis des années.

Mais aujourd’hui, les choses ont changé nous jure Brad Smith ! Enfin…, on a du mal à le croire. Pourtant le dirigeant de préciser « L’une des grandes leçons que nous avons tirées de notre expérience des régulations et des procédures antitrust au début des années 2000 est que la pire erreur que vous pouvez faire est d’attendre trop longtemps pour implémenter ce type de changement ».

Attendre trop longtemps ? Cela fait plus de dix ans que Microsoft est sous le feu des critiques pour sa politique (somme toute classique, prévisible et répétée d’enfreintes à la concurrence) d’utilisation de sa base client pour « forcer » l’installation de ses produits afin d’en faire des standards qu’il monétise ensuite quand ils sont devenus des habitudes et des références sur un secteur précis. C’est ce qu’on a vécu avec la séquence Office plus Azure, et ensuite Teams plus Office plus Azure… L’appétit de Microsoft est insatiable.

C’est ce qui donne quand même à ce mea-culpa fort diplomatique une forme de nouveauté car généralement, Microsoft nous avait habitués à attendre les tribunaux et leur temps élastique à souhait pour accepter la décision de leur attitude répréhensible. On en avait au moins pour une bonne dizaine d’années (Cf l’abus sur Internet Explorer de 1990 à 2004 : tout ça pour finir par abandonner ce produit quelques années plus tard, mais le mal était fait).

Stérilisation et napalm

On peut donc y voir une évolution. On gagne cinq ans de stérilisation et de napalm sur un marché mais on peut aussi y voir un modèle de fonctionnement. Microsoft sait qu’il dépasse les lignes rouges mais il attend qu’on vienne vraiment le lui rappeler pour s’arrêter. Entre temps, toute action incitatrice pour plus de vertu est vouée à l’échec, Microsoft ne réagissant que lorsque plusieurs procès le menacent.

C’est une triste analyse de se dire qu’un des fleurons mondiaux du numérique se comporte comme un petit caïd de banlieue qui sait très bien qu’il est hors-la-loi mais sait aussi s’arrêter avant la prison. Mais c’est ainsi. Le modèle de la Silicon Valley et son « Fake it until you make it » peut donc aussi se décliner quand on est un leader en « Cheat it until they Stop It ».

Microsoft l’a parfaitement intégré.

Nous aussi.

Sources :

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