Entretien
« Des avancées considérables sont attendues dans le calcul intensif, le quantique et l’IA »
Didier Besnard, président de Teratec, décrypte la dynamique qui anime actuellement la communauté du calcul haute performance, de la simulation et du quantique, à quelques jours de l'évènement de référence dont Alliancy est partenaire.

Depuis la création de Teratec, pôle européen de compétence en simulation numérique haute performance, comment les sujets HPC, simulation, IA, quantique... se sont-ils imposés dans les entreprises ?
Teratec existe depuis 21 ans. L’association est née au CEA avec plusieurs grands industriels de l’énergie et de l’aéronautique. L’objectif initial était de partager les retours d’expérience sur la simulation numérique et les nouvelles technologies matérielles et logicielles. Il s’agissait de construire une communauté autour du calcul intensif.
La communauté s’est progressivement élargie aux autres organismes de recherche, aux fournisseurs de technologies et, plus récemment, aux start-up. Teratec compte aujourd’hui environ 80 entreprises membres. Au fil du temps, le périmètre a évolué avec la maturation de nouvelles technologies. Le calcul quantique est ainsi devenu un sujet porté par les membres, puis l’intelligence artificielle, dans un périmètre précis : l’IA pour l’industrie, la recherche et la science, notamment appliquée à la simulation. Les start-up, elles, trouvent dans Teratec un accès aux grands groupes et aux organismes de recherche, tout en apportant une vision de la maturation des technologies. C’est notamment le cas dans le quantique. Tous les sujets se répondent aujourd’hui, avec des possibilités d’aller très loin dans le partage d’expériences.
Le salon Teratec se tient à les 20 et 21 octobre : quelles transformations a-t-il dû intégrer ces dernières années ?
Le Forum Teratec reste fidèle à sa vocation : donner une vision à 360 degrés de l’écosystème et des technologies. L’évolution de la rencontre s’inscrit dans la feuille de route que nous avons définie : accélérer les transferts recherche-industrie, renforcer la formation et développer la prospective. Nous voulons en effet accompagner l’accélération des transferts entre la recherche et l’industrie, alors que la création de nombreuses start-up et les liens importants qui se multiplient avec les grands groupes montrent que cette dynamique prend de l’ampleur. Par ailleurs, la formation continue aux technologies du calcul intensif et de l’IA prend également de l’importance. Avec des acteurs de l’enseignement supérieur, une offre commence ainsi à être construite à partir des besoins exprimés par les entreprises. Et le forum renforce aussi la confrontation avec une vision prospective, en proposant des keynotes, ateliers et tables rondes spécifiquement tournés vers des enjeux de long terme. Enfin, nous avons mis en avant la venue d’étudiants afin de répondre aussi au besoin de formation aux nouvelles technologies.
En quoi diriez-vous que 2026 est une année aux enjeux particuliers, par rapport à ce que vous avez connu par le passé ?
Oui, 2026 est une année particulière pour la communauté. Des avancées considérables sont attendues dans le calcul intensif, le quantique et l’IA. Dans le HPC, l’arrivée de machines exascale, comme Alice Recoque (le deuxième supercalculateur exaflopique acheté par EuroHPC en collaboration avec le consortium Jules Verne, NDLR), va accroître les capacités de calcul et donc les possibilités offertes aux chercheurs dans de très nombreux domaines.
Dans le quantique, la stratégie nationale et européenne entre également dans une nouvelle phase, avec la mise à disposition de plusieurs machines quantiques conçues par les start-ups du domaine. Et, dans les entreprises comme dans les centres de recherche, une réflexion intense porte sur la manière d’utiliser davantage l’IA pour la simulation numérique des objets technologiques.
À quel point les sujets liés à la démocratisation de l’IA agentique sont-ils venus percuter les sujets IA plus traditionnels sur le salon ?
L’impact de la démocratisation de l’IA est réel, ne serait-ce que techniquement. Même lorsqu’on n’utilise pas directement l’IA générative, les technologies qui la sous-tendent peuvent être utilisées pour la simulation numérique. Mais les besoins de la communauté Teratec sont spécifiques. La plupart des entreprises membres travaillent sur des objets et des systèmes critiques dont il faut garantir le bon fonctionnement. Or, les réseaux de neurones et l’IA générative actuels ne permettent pas encore, dans ce contexte, de garantir systématiquement la fiabilité d’un résultat.
Le potentiel est néanmoins considérable pour accélérer et simplifier les calculs, notamment sur le maillage, les algorithmes ou le mélange de données hétérogènes. L’IA investit déjà la recherche et l’industrie.
Pour ces applications, la question centrale est celle de la vérification, de la validation et de la quantification des incertitudes. Teratec a lancé une initiative sur ce sujet. Avec le calcul intensif classique, un calcul ne donne jamais une réponse absolument exacte : il donne une réponse avec un niveau de précision connu. Il faut appliquer une logique comparable à l’IA pour pouvoir l’utiliser dans la conception de systèmes critiques. Les applications spécialisées ont surtout besoin de données qualifiées et vérifiées pour produire des modèles précis et fiables. L’objectif diffère donc de celui de l’IA généraliste : répondre à des besoins précis plutôt que chercher à tout faire.
Sur ces thèmes de spécialité, peut-on agir pour se prémunir des dépendances technologiques ?
La souveraineté est une question centrale sur nos sujets, mais il serait illusoire de vouloir être totalement indépendant. Les bonnes idées sont partout, les investissements nécessaires au développement de technologies entièrement nouvelles sont considérables, et certaines chaînes industrielles restent mondialisées. Il faut donc déterminer le bon degré de maîtrise des technologies.
Sur le matériel et le logiciel, des capacités existent en France et en Europe. Par exemple, Bull continue de produire des systèmes de calcul et SiPearl développe un processeur européen, dont une partie équipe la machine exascale allemande Jupiter. Mais les grandes capacités de fonderie restent principalement asiatiques. L’indépendance totale n’est donc pas réaliste.
En revanche, les données constituent un levier sur lequel il est possible d’agir fortement. Les données propriétaires sont essentielles pour améliorer les modèles, notamment en simulation aéronautique ou nucléaire. Il est donc important de pouvoir les stocker et les préserver dans un cadre maîtrisé, à l’échelle de l’entreprise, de l’État ou de l’Europe. La cybersécurité est également une dimension de la maîtrise technologique. Stocker ses données dans un environnement supposé maîtrisé ne suffit pas si des systèmes sophistiqués peuvent malgré tout y accéder.
Peut-on parler d’innovation responsable sur de tels sujets de pointe ?
Les industriels utilisateurs des grands calculateurs ne cherchent pas systématiquement à acheter les machines les plus puissantes du monde, mais à déterminer les moyens nécessaires pour atteindre un objectif précis d’optimisation d’un système. Ces moyens sont donc optimisés en termes de financement et en particulier de consommation d’énergie.
La simulation permet justement de raisonner de cette façon : déterminer les données supplémentaires nécessaires, le niveau de précision du maillage ou la puissance de calcul à mobiliser pour répondre au besoin.
Il est certain que l’IA actuelle ouvre une nouvelle ère, avec des besoins de calcul considérables, ce qui repose la question de la sobriété. Mais les progrès technologiques permettront aussi d’améliorer l’efficacité énergétique. Enfin, le quantique pourrait, à maturité, offrir des gains importants de puissance de calcul pour une consommation et un encombrement réduits. Plus largement, je pense qu’il s’agit, sur nos sujets, de rechercher le bon niveau de ressources pour le besoin à satisfaire. C’est aussi ce qui explique l’intérêt de la convergence entre calcul intensif, IA et quantique, qui irriguent déjà de nombreux secteurs, notamment la défense et la prévention des risques.





