Gouvernance IA
Et si l'intelligence artificielle était d'abord une histoire de personnes ?
SNCF, Artelia et Egis ont partagé leur retour d'expérience sur la transformation IA. Leur conviction commune : aucune direction ne peut la mener seule.

On parle volontiers de modèles, de cas d'usage et d'infrastructures. Pourtant, Marie-Astrid Hug (Artelia), Thiziri Hameg (ex-Egis) et Thomas Barroca (Groupe SNCF), ont déplacé le débat de la transformation IA vers un terrain plus humain. Pour eux, celle-ci repose sur une gouvernance multi-acteurs. Ni la direction générale, ni l'IT, ni les RH, ni les instances représentatives ne peuvent l'incarner isolément : tout dépend de l'alignement collectif, du sommet stratégique jusqu'au terrain. Tout commence par le haut de l'échelle. Thiziri Hameg, ex-responsable du programme d’IA d’Egis, identifie d'abord le sponsor, ce dirigeant qui porte l'ambition de la transformation et explique en quoi elle sert l'entreprise, dans sa singularité. Souvent bien placé dans la hiérarchie, il détient aussi la clé des budgets. Son expérience chez Egis est sans appel : là où le sponsoring était fort, la transformation a pris plus vite et mieux. Autrement dit, le sponsor incarne l'ambition de la direction de l'entreprise.
Les relais du terrain
Vient ensuite un rôle plus discret, mais tout aussi décisif : celui des ambassadeurs métiers. Thiziri Hameg insiste sur un point : ils ne sont pas des techniciens, mais des experts du métier qui ont déjà adopté l'IA et peuvent témoigner que “ça marche super bien”. Marie-Astrid Hug, responsable de la formation et du développement pour Artelia, partage cette lecture. Pour elle, ces ambassadeurs maîtrisent le sujet et sont capables de “diffuser la bonne parole”. Leur force tient à leur posture. Ils font la promotion de l'IA, certes, mais pas à la manière d'un évangéliste de la tech qui incite à s'y mettre. Un pair qui rassure. Il possède des qualités humaines d’empathie et d’écoute, tout comme la troisième figure essentielle selon Thiziri Hameg : le manager de proximité. Véritable pivot sur le terrain, il connaît les résistances et les complications du quotidien, ce qui lui permet de jouer un double rôle : porter la voix de son équipe vers la direction, et traduire la stratégie de la direction dans le langage du métier.
Un profil, cependant, fait l'unanimité chez les trois intervenants : le profil hybride. Il peut venir des fonctions support (RH, finance, commerce) comme des opérations, et se cacher derrière un ingénieur, un architecte ou un chargé d'offre, selon les verticales de l'entreprise. Ce qui le distingue ? Une double compétence. Il connaît parfaitement son métier et nourrit une vraie appétence pour le numérique, acquise par passion plutôt que par formation. Il comprend ce que recouvrent la data et l'IA, et peut même développer des agents grâce au langage naturel et au no code. Cette position lui permet de dialoguer avec l'IT tout en parlant la langue des métiers : c'est ce qui fait de lui un pont.
Décloisonner pour accélérer
Thomas Barroca, directeur de la transformation IA TGV de la SNCF, adhère à cette analyse, mais emploie un autre vocabulaire. La SNCF, elle, parle de « relais IA ». Fidèle à une approche où « tout le monde » est acteur de l'embarquement collectif, il a constitué une communauté de relais IA qui couvre l'ensemble des fonctions de l'entreprise, du marketing aux RH, en passant par les achats et la production. Leur point commun tient à une appétence naturelle. Tous avaient déjà lancé leurs propres projets ou monté leur programme de formation, sans attendre ni autorisation ni cadre. Un portrait qui rappelle les profils hybrides de Thiziri Hameg, et les « champions IA » de Marie-Astrid Hug, ces collaborateurs plongés dans la création et l'innovation technique.
Réunir ces profils produit un effet précieux : une animation inter-métiers qui contribue à décloisonner l'entreprise. Chacun comprend les enjeux et les contraintes des autres, ce qui permet, selon Thomas Barroca, d'avancer « dans le bon ordre ». Mais cette visibilité a un revers. Comme tout le monde frappe à leur porte pour industrialiser un cas d'usage, ces équipes risquent de devenir des goulots d'étranglement. Le défi consiste à les outiller pour qu'elles soient perçues comme un “accélérateur” et un “facilitateur”. Au-delà de la stratégie, Thomas Barroca place donc l'enjeu dans l'exécution, et dans l'ordre des chantiers, afin de sortir de l'”engrenage infernal” qui consiste à enchaîner les cas d'usage.
Former les profils moteurs
Pour mieux armer ces profils, Marie-Astrid Hug insiste sur la formation. Ces profils créent déjà. Certains collaborateurs codent, voire fabriquent leurs propres agents. Ils ont donc besoin d’un suivi réellement adapté à leur niveau. Du côté de la SNCF, ces connaissances complémentaires vont être apportées par des référents aux profils plus transverses, au service de toute la communauté. On y trouve le responsable de la formation et celui de l'innovation, chargés de garder « un coup d'avance », selon Thomas Barroca. S'y ajoute une référente excellence opérationnelle, car l'arrivée de l'IA agentique obligera à repenser les processus métiers.
Qu'on l'appelle champion IA, profil hybride ou relais IA : un même portrait revient donc dans toutes les bouches, celui d'un passionné. Ces collaborateurs qui se sont emparés du numérique avant que l’entreprise le fasse et qui ont commencé par du shadow IT, puis du shadow IA. Longtemps dénoncés, ils apparaissent aujourd’hui comme essentiels. Encore faut-il les identifier, puis les réunir. Et leur donner les moyens d'évangéliser. La direction est-elle prête à leur laisser 5 %, 10 % ou 20 % de leur temps pour cela ? La réponse en dira long : le temps accordé devient un baromètre de la sincérité de l'ambition stratégique.





