Chronique
L'ingénieur dans un monde incertain et interconnecté : dialogue entre la pensée d’Edgar Morin et l’œuvre de Pablo Picasso
Compréhension de la complexité, créativité, nouvelles formes d'expressions... Quels liens faire entre les enjeux de la transformation numérique, l'art et la philosophie de la pensée occidentale moderne ?

La toile Guernica de Pablo Picasso, exposée au MOMA - NYC
Le XXe siècle a profondément transformé notre manière de comprendre le monde. Les progrès scientifiques, les bouleversements politiques, les guerres mondiales et les mutations culturelles ont révélé que la réalité ne pouvait plus être expliquée par des modèles simples et linéaires. Dans ce contexte, la pensée de Edgar Morin s’est imposée comme une réflexion majeure sur la complexité. Selon lui, le réel est constitué d’interactions multiples, de contradictions, d’incertitudes et de relations qui ne peuvent être réduites à des éléments isolés. Comprendre le monde exige donc une pensée capable de relier plutôt que de séparer. Un esprit critique, autonome, résilient et agile, capable de comprendre et de piloter des systèmes complexes, à l’image de l’ingénieur formé à la française, dans un monde incertain et hyperconnecté.
Parallèlement, l’art moderne a lui aussi remis en cause les représentations traditionnelles de la réalité. Parmi les artistes qui ont le plus radicalement transformé le regard, Pablo Picasso occupe une place centrale. Son œuvre, notamment à travers le cubisme, a cherché à dépasser la vision unique et stable héritée de la Renaissance pour proposer une représentation multiple, fragmentée et dynamique du réel. Une créativité inspirée par l’art, indispensable à l’ingénieur de demain pour dépasser les limites du cadre (« thinking outside the box »), relier les concepts entre eux et mieux innover à l’ère de l’intelligence artificielle.
Bien que Morin et Picasso appartiennent en principe à des domaines différents, leurs démarches présentent des points communs remarquables pouvant enrichir la formation d’ingénieur pour stimuler l’imagination, expérimenter de nouvelles formes d’expression et développer des approches originales face à des problèmes complexes. Tous deux refusent les simplifications excessives et cherchent à rendre compte de la richesse, de la diversité et des contradictions du monde. L’étude du lien entre la pensée complexe d’Edgar Morin et l’art de Picasso permet ainsi de mieux comprendre comment la création artistique peut devenir une manière de penser la complexité.
La complexité selon Edgar Morin : penser les relations plutôt que les éléments isolés
Pour Edgar Morin, la pensée occidentale a longtemps été dominée par une logique de simplification. Cette logique consiste à découper la réalité en parties distinctes afin de mieux les analyser. Cette méthode a permis d’importants progrès scientifiques, mais elle montre également ses limites lorsqu’il s’agit de comprendre des phénomènes complexes comme les sociétés humaines, les écosystèmes ou la culture.
La pensée complexe proposée par Morin repose sur l’idée que les éléments d’un système ne peuvent être compris indépendamment des relations qu’ils entretiennent entre eux. Le tout est plus que la somme de ses parties, mais il est également moins que cette somme, car certaines caractéristiques individuelles disparaissent dans l’organisation globale. Ainsi, chaque élément influence les autres et est influencé en retour.
Morin insiste également sur la coexistence des contraires. Dans de nombreux phénomènes, l’ordre et le désordre, la stabilité et le changement, l’unité et la diversité ne s’opposent pas totalement ; ils se complètent et participent ensemble à la dynamique du réel. La complexité ne consiste donc pas à éliminer les contradictions, mais à apprendre à vivre avec elles, tout comme pour l’étude et la mise en œuvre des transformations liées, par exemple, aux technologies émergentes telles que l’intelligence artificielle et à leur impact sur la société.
Cette approche valorise aussi l’incertitude. Contrairement à une vision déterministe du monde, Morin considère que toute connaissance demeure partielle et inachevée. Comprendre la réalité suppose d’accepter qu’elle ne puisse jamais être totalement maîtrisée. Ces principes de relation, de multiplicité et d’incertitude trouvent un écho particulièrement intéressant dans certaines formes d’expression artistique, notamment dans l’œuvre de Picasso.
Picasso et la remise en question du regard traditionnel
Au début du XXe siècle, Picasso participe à une révolution artistique majeure avec la naissance du cubisme, développée notamment avec Georges Braque. Cette démarche rompt avec les conventions classiques de la représentation fondées sur la perspective et le point de vue unique.
Dans la peinture traditionnelle, un objet est généralement représenté tel qu’il apparaît à un observateur placé à un endroit précis. Le tableau offre ainsi une vision cohérente et stable de la réalité. Picasso remet en cause cette conception. Pour lui, un objet ne se résume pas à une seule apparence. Il possède plusieurs faces, plusieurs dimensions et plusieurs manières d’être perçu. Le cubisme cherche alors à représenter simultanément différents points de vue d’un même objet. Les formes sont décomposées, fragmentées puis réorganisées sur la toile. Le spectateur doit reconstruire mentalement l’image à partir de ces multiples perspectives.
Cette démarche traduit une nouvelle conception du réel. La réalité n’est plus considérée comme un ensemble fixe et transparent mais comme une construction complexe, composée de multiples aspects qui ne peuvent être saisis d’un seul regard. Dans des œuvres comme Les Demoiselles d'Avignon ou Guernica, cette volonté de dépasser la représentation classique devient particulièrement visible. Les figures sont fragmentées, les espaces se superposent et les formes semblent en perpétuelle transformation. Le spectateur est invité à adopter une attitude active face à l’œuvre, en explorant les relations entre les différentes parties de la composition. Telle est la réalité, par exemple, de l’introduction de l’IA dans la société contemporaine : elle transforme nos habitudes, nos métiers et, plus profondément encore, notre vision du monde dans toutes ses dimensions.
Le cubisme comme expression artistique de la complexité
Les liens entre la pensée complexe de Morin et le cubisme de Picasso apparaissent particulièrement nets lorsqu’on analyse leur rapport à la multiplicité. Pour Morin, comprendre un phénomène exige de prendre en compte plusieurs dimensions simultanément. Une société, par exemple, ne peut être réduite à des facteurs économiques ou politiques ; elle résulte d’interactions entre de nombreux éléments culturels, historiques et humains.
De manière comparable, Picasso refuse de réduire un objet à une seule image. En multipliant les points de vue, il cherche à rendre visible la richesse de la réalité. Une guitare, un visage ou une nature morte deviennent des ensembles de relations et de perspectives qui coexistent dans un même espace pictural. Cette approche rejoint également le principe de "reliance" cher à Morin. La reliance désigne l’art de relier ce qui paraît séparé. Dans les tableaux cubistes, les différentes facettes d’un objet sont réunies au sein d’une composition unique. Les fragments ne prennent leur sens qu’à travers les liens qui les unissent.
La complexité se manifeste aussi dans la place accordée à l’incertitude. Face à une œuvre cubiste, le spectateur ne dispose pas immédiatement d’une interprétation évidente. Il doit accepter une certaine ambiguïté et construire progressivement sa compréhension. Cette expérience rappelle l’idée de Morin selon laquelle la connaissance est toujours un processus ouvert.
Enfin, le cubisme montre que la fragmentation n’implique pas nécessairement le chaos. Malgré la décomposition apparente des formes, les œuvres de Picasso possèdent une cohérence interne. L’ordre émerge de la diversité, tout comme, dans la pensée complexe, l’organisation naît de l’interaction entre des éléments multiples.
Cette lecture résonne particulièrement avec la transformation numérique que connaissent aujourd’hui nos sociétés. L’explosion des données, la multiplication des plateformes, l’essor de l’intelligence artificielle, des objets connectés et des écosystèmes numériques peuvent donner l’impression d’un univers éclaté et difficilement maîtrisable. Pourtant, la véritable valeur ne réside pas dans l’accumulation de technologies, mais dans la capacité à les relier, à comprendre leurs interactions et à leur donner du sens. Comme le cubisme révélait une réalité plus riche en multipliant les points de vue, la transformation numérique exige une vision systémique, capable d’articuler innovation technologique, enjeux humains, éthiques, économiques et environnementaux. C’est dans cette mise en relation des savoirs et des disciplines que se construit une innovation durable, au service de la société plutôt que de la seule performance technique. Tel est le rôle de l’ingénieur de demain : être capable de naviguer dans la complexité, de relier les mondes et de transformer l’incertitude en opportunités d’innovation.
Guernica : une œuvre complexe pour penser la réalité humaine
L’exemple de Guernica illustre particulièrement bien la rencontre entre complexité et création artistique. Réalisée en 1937 après le bombardement de la ville basque de Guernica durant la Guerre civile espagnole, cette œuvre dépasse largement le simple témoignage historique. Dans ce tableau, Picasso ne représente pas l’événement de manière réaliste. Il construit au contraire une composition complexe où se mêlent symboles, fragments de corps, animaux, cris et mouvements. L’œuvre exprime simultanément la souffrance individuelle, la violence collective, la peur, la résistance et la destruction.
Cette pluralité de significations rejoint directement la conception morinienne du réel. Un événement historique ne peut être réduit à une seule explication. Il résulte de multiples causes et produit des effets variés selon les individus et les contextes. De plus, Guernica associe des dimensions contradictoires : le désespoir et l’espoir, la destruction et la survie, le chaos et l’organisation artistique. Ces tensions reflètent l’idée de Morin selon laquelle les phénomènes humains sont traversés par des logiques opposées mais complémentaires.
L’œuvre invite également à une réflexion éthique. Pour Morin, la pensée complexe ne vise pas seulement à mieux connaître le monde ; elle doit aussi favoriser une prise de conscience de notre responsabilité collective. Guernica remplit une fonction similaire en dénonçant les violences de la guerre tout en rappelant la fragilité de la condition humaine. Cette exigence de responsabilité trouve aujourd’hui un écho particulier dans le numérique responsable : il ne s’agit plus seulement de concevoir des technologies performantes, mais de s’interroger sur leurs impacts sociaux, environnementaux et humains. À l’image de l’approche complexe, le numérique responsable invite à penser l’innovation dans toutes ses dimensions, en plaçant l’éthique et l’intérêt collectif au cœur des choix technologiques.
Ce qui doit caractériser l'ingénieur de demain dans un monde complexe
La pensée de Edgar Morin et l’œuvre de Pablo Picasso appartiennent à des univers différents, celui de la philosophie et celui de l’art. Pourtant, elles partagent une même volonté : dépasser les visions simplificatrices du réel pour rendre compte de sa richesse et de sa complexité.
Morin montre que la réalité est faite d’interactions, de contradictions et d’incertitudes. Picasso, à travers le cubisme et des œuvres majeures comme Guernica, traduit artistiquement cette même intuition. Ses tableaux refusent le point de vue unique, multiplient les perspectives et invitent le spectateur à construire du sens à partir d’éléments fragmentés mais reliés.
L’art apparaît ainsi comme une forme particulière de pensée de la complexité. Il ne cherche pas seulement à représenter le monde, mais aussi à révéler les multiples dimensions qui le composent. À travers leurs démarches respectives, Morin et Picasso nous apprennent que comprendre la réalité exige d’accepter sa diversité, ses paradoxes et son caractère profondément relationnel. Dans un monde de plus en plus interconnecté, cette leçon demeure d’une grande actualité. Elle rappelle la nécessité de développer une pensée capable de relier les savoirs, d’appréhender les systèmes dans leur globalité et de conjuguer innovation technologique, responsabilité éthique et vision humaniste. C’est précisément cette capacité à penser et agir dans la complexité qui caractérise l’ingénieur de demain.






