croissance industrielle
Réindustrialisation verte : l’Europe doit combler son « mindset gap »
L’Europe dispose des ressources pour réussir sa réindustrialisation verte. Mais ses dirigeants doivent désormais accélérer la prise de risque et l’exécution.

Le principal retard industriel européen n’est peut-être ni technologique ni financier, mais culturel. Réunis lors d’une table ronde à VivaTech, Slawomir Krupa, directeur général de Société Générale, François Provost, CEO de Renault Group, et Lei Zhang, fondateur et CEO d’Envision, ont dressé un diagnostic commun : l’Europe doit retrouver une capacité à prendre des risques et à transformer plus rapidement ses ambitions en projets industriels. « Nous avons besoin d’entrepreneurs, nous devons changer notre rapport à la prise de risque », estime Slawomir Krupa, qui rappelle également l’ampleur des financements nécessaires à la transition. François Provost pointe de son côté le poids de la réglementation, particulièrement dans l’automobile, et appelle à davantage de pragmatisme pour poursuivre l’électrification tout en réduisant le prix des véhicules. Pour Lei Zhang, le problème peut se résumer à un « mindset gap » : face aux besoins croissants de l’IA et de l’industrie, l’Europe doit selon lui accélérer le développement d’un nouveau système énergétique reposant sur une électrification massive et les renouvelables. Une transformation qui ne répond plus uniquement à un impératif climatique, mais devient une condition de compétitivité industrielle.
Moins réglementer pour libérer le financement et l’investissement
Pour financer cette transformation, Slawomir Krupa estime que les fonds publics ne pourront pas suffire et pointe un paradoxe européen : le continent dispose d’une épargne abondante, mais celle-ci ne finance pas suffisamment son innovation et son développement industriel. Réorienter ces capitaux prendra du temps, notamment à travers l’évolution des systèmes de retraite et de la culture d’investissement. Dans l’intervalle, « les seuls qui peuvent réellement aider, ce sont les banques », estime le dirigeant de Société Générale, à condition d’adapter le cadre réglementaire pour leur permettre de prêter et d’investir davantage. Même constat dans l’automobile. François Provost juge que « le livre des réglementations doit changer » et défend davantage de flexibilité pour permettre aux industriels de concentrer leurs ressources sur la baisse des coûts et l’innovation. L’enjeu est aussi celui de l’exécution : Renault et Envision ont notamment concrétisé leur partenariat par une gigafactory de batteries à Douai, destinée à renforcer une chaîne de valeur européenne encore fortement dépendante de l’Asie. Pour Slawomir Krupa, ce type de coopération repose sur un point commun : « nous sommes tous des preneurs de risques ». Au-delà des annonces et des technologies, la capacité à financer, industrialiser puis déployer rapidement les projets devient ainsi l’un des principaux facteurs de compétitivité européenne.
L’IA transforme l’industrie, mais impose aussi de repenser l’énergie
Cette réindustrialisation devra parallèlement absorber l’explosion des besoins liés à l’intelligence artificielle. Lei Zhang défend ainsi l’idée d’un système énergétique « AI native », dans lequel l’IA et les capacités de production électrique progresseraient ensemble, avec les renouvelables comme socle d’une énergie abondante et compétitive. Dans l’automobile, François Provost identifie déjà deux grands terrains d’application : l’expérience à bord des véhicules et la production industrielle, où Renault utilise des équipements pilotés par l’IA pour améliorer la qualité et commence à l’intégrer dans l’ingénierie et la simulation. Les trois dirigeants refusent toutefois de réduire cette transformation à une logique de suppression d’emplois. Pour François Provost, l’IA doit permettre « de produire plus de valeur et de faire les choses différemment », tandis que Slawomir Krupa estime qu’une stratégie centrée sur la réduction des effectifs ne peut créer durablement de valeur. Leur priorité reste finalement celle de l’exécution. « Client, vitesse, exécution », résume François Provost. Pour Slawomir Krupa, l’Europe doit surtout faire davantage confiance à ses entrepreneurs et industriels : leur laisser prendre des risques dans un cadre démocratique plutôt que chercher à anticiper chaque erreur par la réglementation. Une condition, selon lui, pour conserver ses talents et transformer ses ambitions climatiques et technologiques en croissance industrielle.





