Chronique

Vertige de l'IA : pourquoi ralentir est devenu notre meilleure arme stratégique

Sylvain Fievet a plongé dans le récent ouvrage Vers une IA frugale, co-écrit par Alice Drahon, Rémy Marrone et Vincent Courboulay. Il livre ses impressions sur ce qu'implique de faire le choix de l’ingénierie frugale.

Publié à 5h45

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Tous les jours, c’est la même musique. Dans les conseils d'administration, sur les plaquettes des éditeurs, dans les médias : il faudrait déployer l’IA générative partout, et surtout tout de suite. Sous peine, nous dit-on, de rater le train de l'Histoire. Le marché vend une technologie magique, capable de doper la productivité d'un simple claquement de prompt.

Pourtant, lorsque les portes se ferment et que nous échangeons "en off" au sein du Do Tank Alliancy ou dans nos cercles de DSI, la tonalité change radicalement. L'angoisse n'est pas de rater le train, mais de le voir dérailler. Les "POC" s'accumulent sans passer à l'échelle, les usages fantômes (Shadow AI) prolifèrent dans les métiers sans le moindre contrôle de sécurité, et les projections de la facture cloud donnent des sueurs froides. La vérité que peu osent avouer, c'est que l'intégration à marche forcée de l'IA se heurte au mur de la dette technique, des données silotées et de l'incertitude abyssale du retour sur investissement.

C’est avec ce grand écart en tête que j’ai plongé dans le livre Vers une IA frugale, co-écrit par Alice Drahon, Rémy Marrone et Vincent Courboulay. Au détour de la toute première page, Rémy m'a fait l'amitié d'une dédicace rappelant que les premiers jalons de cette réflexion s'étaient posés chez Alliancy, à la rentrée 2024. Pour nous Rémy avait aussi analysé la question des verrous qui pesaient sur la sobriété numérique. Ce n'est pas un hasard : je vois également dans cet ouvrage le prolongement direct de ma réflexion et de ce que j'exprimais à l'occasion de la sortie d'un autre livre sur l'urgence d'une souveraineté numérique « à hauteur d'action ».

L'algorithme n'est que la pointe de l'iceberg

Le premier grand mérite de ce livre est de faire redescendre la pression. Non, l'IA n'a rien de magique. Les auteurs nous rappellent d'ailleurs à l'économie réelle : nous vivons un nouveau paradoxe de Solow. L'IA est partout dans les discours, mais ses gains de productivité systémiques tardent à se voir dans les bilans. Pourquoi ? Parce que la performance d'une organisation ne se télécharge pas via une simple API.

Ceux qui tirent réellement de la valeur de l'IA appliquent la règle des 70-20-10, bien connue des auteurs : 70 % de l'effort doit porter sur l'humain, les processus et l'accompagnement au changement ; 20 % sur la gouvernance de la donnée et l'infrastructure ; et seulement 10 % sur l'algorithme.

Pour les directions IT, c'est un message profondément salvateur. Votre métier historique d'urbanisation du SI et d'hygiène de la donnée n'a pas été effacé par les LLM. Il est, au contraire, l'unique condition de leur succès. La technologie ne sauvera jamais une mauvaise organisation.

Le bulldozer pour planter un clou

Surtout, ce livre lève un tabou majeur : la frugalité n'est pas une punition écologique ou une simple ligne de reporting RSE. C'est votre meilleur bouclier stratégique.

Déployer par défaut des méga-modèles de langage (entraînés sur l'intégralité du web) pour requêter une base documentaire interne ou trier des CV, c'est utiliser un bulldozer pour planter un clou. C'est une aberration énergétique, certes, mais c'est surtout signer un chèque en blanc. C’est accepter une boîte noire, s'en remettre à des infrastructures gigantesques trustées par une poignée d'acteurs outre-Atlantique, et s'exposer frontalement au lock-in effect. Demain, comment contesterez-vous une hausse unilatérale des tarifs de votre fournisseur cloud si toute la valeur de votre entreprise dépend de son algorithme ?

Faire le choix de l’ingénierie frugale, c'est l'audace de reprendre l'architecture en main. C'est réapprendre à dimensionner le besoin. C'est privilégier un modèle spécialisé (SLM), ouvert, entraîné sur vos propres données, opérable sur des infrastructures maîtrisées ou chez un acteur de confiance souverain.

Ne laissez personne vous dicter le tempo. Prendre le temps de requestionner les usages métiers, d'évaluer concrètement l'empreinte de chaque service et de concevoir des architectures modulaires n’est pas un aveu de retard. C'est la marque d’un leadership IT lucide, qui protège l'autonomie et les marges de son entreprise pour la décennie à venir.

Vers une IA frugale est le manuel d'ingénierie qu'il nous manquait pour assumer cette posture. Je vous en recommande vivement la lecture, pour que nous continuions, ensemble, à imposer nos propres règles du jeu.