Inauguration

À Angers, la concrétisation de la souveraineté par assemblage

Bull transforme son usine historique. Sur les lignes s'assemblent déjà les serveurs géants NVIDIA et se préparent les futurs racks quantiques. 

Publié et mis à jour le 5 octobre 2026
8 min.
À Angers, la concrétisation de la souveraineté par assemblage

Emmanuel Le Roux, PDG de Bull, dans le nouveau site de production d'Angers.

Aude Brès / Alliancy

Plutôt que de repartir d'une page blanche, Bull, ex-filiale d'Atos, a fait le choix de réinvestir son site historique, ouvert en 1963. Ce 2 octobre 2026, le fabricant d'infrastructures de calcul inaugure sa nouvelle usine, née de l'ancienne, entièrement transformée et agrandie. À Angers, place forte de l'électronique et de l'informatique, l'entreprise s'appuie sur un bassin de main-d'œuvre qualifiée.  

Annoncé en 2022, bien avant le rachat de Bull par l'Agence des participations de l'État (APE) en avril dernier, le chantier s'inscrit dans les engagements du pays. Réindustrialiser la France et produire sur le territoire, dans une logique d'autonomie stratégique. Sur place, près de 300 salariés font tourner l'usine. Entre 50 et 100 employés supplémentaires devraient les rejoindre, dans le cadre du plan de recrutement mondial de Bull, qui vise 500 embauches. Un objectif lancé en parallèle des travaux. 

De gauche à droite, Bruno Lecointe (directeur HPC, IA et quantique), Franck Thomas (directeur industriel), Emmanuel Le Roux (PDG), Lionel Chaubard (chef de projet "nouvelle usine"), Petr Bednarik (directeur de la stratégie IA), Cédric Bourrasset (Directeur AI and cloud infrastructure) et Vincent Sarracanie (directeur des opérations).

De gauche à droite, Bruno Lecointe (directeur HPC, IA et quantique), Franck Thomas (directeur industriel), Emmanuel Le Roux (PDG), Lionel Chaubard (chef de projet "nouvelle usine"), Petr Bednarik (directeur de la stratégie IA), Cédric Bourrasset (Directeur AI and cloud infrastructure) et Vincent Sarracanie (directeur des opérations).

Aude Brès / Alliancy

Des capacités doublées

Depuis la façade discrète, difficile de deviner l'ampleur des lieux, équivalents à quarante terrains de tennis (20 000 m²). Si la surface consacrée à la production a augmenté de 37,2 %, les capacités de Bull, elles, ont doublé. Le nouvel aménagement permet de monter 12 racks par semaine contre 6 auparavant, et pourrait grimper jusqu'à 24 pour suivre une éventuelle augmentation des commandes. À l'année, l'usine peut sortir plus de 20 000 serveurs. "Nous avons repensé quasi toute notre façon de produire : l'atelier, les machines, les postes de travail…", liste Aurélie Dufour, cheffe de projet industrie 5.0 chez Bull. 

À l'intérieur, rien de ce que l'on imagine en poussant les portes d'une usine où se fabriquent calcul, IA et machines quantiques. Pas de chaleur écrasante, ni d'odeur de métal chauffé, pas même le vacarme attendu. Ici, ça sent le neuf. Sous la blouse blanche obligatoire, floquée Bull, l'air est même plutôt frais. Les serveurs ne chauffent pas. Pas plus qu'ils ne soufflent : ils sont refroidis par liquid cooling, une technologie que Bull maîtrise depuis 13 ans. 

Emmanuel Le Roux, le PDG, ne cache pas sa fierté. C'est l'un des éléments qui distingue le fabricant de ses concurrents. "Depuis 10 ans, nous avons investi beaucoup d'argent pour être au sommet du classement Green 500 [NDLR : évalue les 500 supercalculateurs les plus puissants de la planète en fonction de leur efficacité énergétique], car nous pensons que l'IA ne sera abordable que lorsqu'elle sera plus efficace sur le plan énergétique", revendique-t-il. Il assure aussi recycler la chaleur fatale dégagée en la réinjectant dans le réseau de chauffage urbain angevin, ainsi que dans le chauffage interne des locaux de l'usine. 

Un arbre par salarié 

Vincent Sarracanie, COO de Bull

Vincent Sarracanie, COO de Bull

Aude Brès / Alliancy

"Ce projet associe l'excellence technologique et l'attention à l'environnement", souligne Bruno Bonnell, secrétaire général pour l'investissement. Et l'écoconception ne s'arrête pas aux serveurs. Elle s'étend jusqu'aux murs de l'usine. Le plus évident d'abord : reconstruire sur l'ancien site est déjà un geste vert. Il s'inscrit dans un objectif de zéro artificialisation et même de renaturation. Environ 1 500 arbres seront plantés à proximité du site, soit à peu près un arbre par employé français. 

L'usine est aussi dite "5.0". Ici, les outils connectés ont été pensés avec ceux qui s'en servent, pour répondre à leurs besoins. Reste à savoir si les salariés ont suivi sans grincer. Vincent Sarracanie, directeur des opérations (COO) de Bull, répond par une formule : "Le changement, c'est un muscle qui se travaille." Les équipes n'ont d'ailleurs pas fait que s'adapter, elles ont aussi eu leur mot à dire sur le plan d'ensemble. "La meilleure remontée qu'ils ont fini par me faire, c'est qu'on a pu réduire la taille de l'usine", continue-t-il. Résultat : une économie sur le budget, aussitôt réinvestie ailleurs. 

Le changement, c'est un muscle qui se travaille.

— Vincent Sarracanie, directeur des opérations (COO) de Bull

Dix minutes pour changer de ligne 

Le budget de ce chantier, justement, s'élève à 60 millions d'euros pour les murs et 20 millions pour tout ce qu'ils abritent. Pensée pour accompagner les augmentations de volume, l'usine a été conçue autour de trois départements. D'un côté, le HPC et de l'autre, l'IA. Entre les deux, comme un poste de contrôle, la test area. Une infrastructure conçue pour être reconfigurée à volonté. Les réseaux (électricité, air comprimé, informatique) courent sur toute la surface, et les postes sont modulaires. Changer le type de produit assemblé sur une ligne prend désormais 10 minutes, contre trois mois dans l'ancienne usine. Déplacer une ligne entière ? Trois jours suffisent. Voilà comment s'organise une usine qui affiche construire souverain. Le mot est posé Reste à voir ce qu'il recouvre. 

La façade de la nouvelle usine de Bull, officiellement inaugurée ce vendredi 2 octobre.
La nouvelle usine de Bull, vue de l'intérieur.
Un employé travaille à l'aide d'outils connectés, guidant ces gestes.
Dominique, technicien d'assemblage depuis 7 ans, prépare un module d'alimentation P3PG destiné aux racks de calcul
Un employée travaille sur une lame de CPU, d'une valeur d'environ 100 000 dollars.
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La façade de la nouvelle usine de Bull, officiellement inaugurée ce vendredi 2 octobre.

Aude Brès / Alliancy

Car l'objection saute aux yeux. Comment parler de souveraineté quand les GPU sont signés Nvidia et les CPU AMD ? Les dirigeants de Bull ne se dérobent pas et revendiquent une forme de souveraineté bien à eux : la souveraineté d'assemblage. "Nous n'avons pas le choix aujourd'hui. Nvidia et AMD sont les seuls fabricants de cartes graphiques pour l'instant. Mais l'Europe s'équipe de nouveaux processeurs avec SiPearl", se réjouit Lionel Chaubard, chef de projet ‘nouvelle usine’. Et si Washington brandissait un jour un kill switch ? Là encore, l'optimisme prévaut. "À court terme, nous sommes protégés des taxes Trump parce que nous achetons tous ces processeurs et mémoires directement auprès des fabricants à Taïwan, en Chine ou en Indonésie", ajoute Vincent Sarracanie. 

La vraie autonomie, c'est quand vous avez le choix. S'il y a un problème avec un fournisseur, nous sommes capables de livrer un système de même capacité avec AMD, Intel ou demain avec une technologie européenne.

— Emmanuel Le Roux, PDG de Bull

Ce que Bull défend, c'est donc une troisième voie européenne, une souveraineté "d'ingénierie et d'intégration". "La vraie autonomie, c'est quand vous avez le choix. S'il y a un problème avec un fournisseur, nous sommes capables de livrer un système de même capacité avec AMD, Intel ou demain avec une technologie européenne, s'enthousiasme Emmanuel Le Roux. Avoir des alternatives et une équipe en Europe capable de redessiner très rapidement une nouvelle carte mère pour adopter la puce d'un autre fournisseur, c'est ça la souveraineté." Pour lui, c'est plus une décision qu'une obligation. Le rapport de force s'inverse : on ne subit plus ce qui existe, on choisit ce en quoi on croit. 

L'État actionnaire, Bull maître à domicile 

Et c'est aussi ce en quoi a eu foi le gouvernement, en rachetant Bull. "L'ambition de l'État actionnaire de Bull, c'est bien de bâtir un champion mondial qui, depuis la France et depuis l'Europe, pourra offrir une alternative aux solutions américaines", insiste Bruno Bonnell. Pour autant, depuis l'arrivée de l'APE au capital, Bull reste maître chez lui. L'État n'est qu'actionnaire. Pour les équipes, rien n'a changé, sinon un peu plus de stabilité, qui rassure les clients. Et l'entreprise donne la priorité aux entreprises européennes, un atout pour la souveraineté et pour la compétitivité de nos entreprises. 

Le cap est tracé, les chiffres suivent. Bull a fait passer la part de composants européens dans ses supercalculateurs de 40 % à 70 %. Et la suite ? Emmanuel Le Roux se projette déjà : "80 % dans les années à venir, mais pour atteindre les 100 % cela prendra du temps. La partie la plus difficile n'est pas le processeur, c'est plutôt la partie mémoire. Nous ne voyons donc pas d’alternative européenne avant 2030." 

Bruno Bonnell, secrétaire général pour l'investissement

Bruno Bonnell, secrétaire général pour l'investissement

Aude Brès / Alliancy

Plus qu'un constructeur de supercalculateurs 

Bull joue une autre carte : le end-to-end. Concevoir, assembler, livrer : il est le seul en Europe à maîtriser toute la chaîne. Son ambition ? Devenir le guichet unique (one-stop shop) des entreprises. Fini le matériel acheté chez l'un, le logiciel chez l'autre et les consultants appelés à la rescousse pour recoller les morceaux : Bull livre une pile complète, de bout en bout. Reste un obstacle, celui de l'image. Pour beaucoup, la marque évoque encore les gros calculateurs des laboratoires. "Bull est très connu comme constructeur de matériel HPC. C'est un défi particulier pour moi et mon équipe : expliquer au marché que Bull ne se résume plus aux énormes supercalculateurs pour la recherche.", explique Petr Bednarik, responsable Enterprise AI. 

Pendant ce temps, les commandes de supercalculateurs fusent. Dans l'usine, des étagères vides attendent sagement leur pièce, étiquetées au nom de leur futur occupant : Lumi AI, un contrat finlandais décroché par Bull il y a un mois, ou encore Alice Recoque, dont la construction a commencé mi-juillet. Des exascales souvent financés par EuroHPC, l'entreprise commune européenne pour le calcul haute performance. Faut-il y voir une entreprise suspendue à la commande publique ? Emmanuel Le Roux balaie la théorie. Le chiffre d'affaires du groupe se partage à parts égales : 50 % public, 50 % privé. Par nature, les supercalculateurs géants s'adressent d'abord à la recherche publique et à la météorologie, car très peu d'entreprises dans le monde ont besoin de machines de taille exascale. 

Les supercalculateurs, c'est la Formule 1 

Le PDG compare ces projets à la Formule 1 chez un constructeur automobile : travailler sur ces systèmes d'exception tire la R&D vers le haut, et permet de concevoir les meilleurs serveurs d'entreprise pour le secteur privé, à l'image du contrat avec Google Cloud. Si le HPC est majoritairement public, la gamme de serveurs d'entreprise et l'activité Data Science, portée par 300 data scientists, sont 100 % privées. Qu'il s'agisse d'un supercalculateur ou d'un serveur d'entreprise, chaque machine est configurée sur mesure, selon les besoins précis du client. "Nous n'avons pas de stock. Toute l'usine a été conçue sur un flux tiré", explique Abdallah Laboudi, responsable de la ligne de production (assemblage des supercalculateurs HPC) de l'usine Bull à Angers. 

Côté privé, Bull lance justement un nouveau programme : Open Factory. L'idée, mettre l'outil et les capacités industrielles de Bull à disposition d'entreprises et de start-ups qui développent des technologies stratégiques dans l'IA, le calcul avancé et le quantique. En ouvrant les portes de l'usine d'Angers à tout l'écosystème, Bull veut fédérer les acteurs technologiques du continent et bâtir une filière numérique européenne souveraine. De nouvelles collaborations industrielles, dans le cadre de ce programme, doivent être annoncées début 2027. 


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