Edito

La réussite d’AMI Labs, reflet des limites de l’Europe du financement

Le tour d’amorçage mené par Yann LeCun pour AMI Labs est un instantané de la nature du financement de l’innovation d’aujourd’hui et de demain. Et un énième appel à un réveil européen.

Publié et mis à jour le 13 mars 20263 min de lecture
La réussite d’AMI Labs, reflet des limites de l’Europe du financement

Sonnez trompettes et résonnez hautbois : l’enfant prodige est de retour. Son portrait était partout cette semaine : l’emblématique chercheur en IA Yann LeCun a levé plus d’un milliard de dollars pour sa toute jeune startup AMI Labs. L’un des pères de l’apprentissage profond, né à Soisy-sous-Montmorency dans le Val-d’Oise, il a vécu plus de 40 ans outre-Atlantique, dont plus d’une décennie comme patron de l’IA de Meta, avant d’installer son nouveau projet à Paris. Un retour ressenti donc comme un motif de fierté pour la scène tech nationale.

Mais au-delà de ce récit un peu simplificateur, l’événement jette une lumière crue sur les enjeux du financement du futur de l’ère IA. La levée de fonds massive a été qualifiée de plus important tour d’amorçage européen, certes. Mais la composition des financements renvoie aussi aux limites intrinsèques de l’Europe dans sa capacité à soutenir l’innovation à l’échelle. En creux, une nouvelle fois : l’absence d’un « marché unique » financier et les poches très peu profondes, en comparaison des rivaux américains et asiatiques, de ceux qui s’emploient à soutenir les entrepreneurs et innovateurs de la tech européenne.

Saluer l'élan

Un tour de table aussi conséquent ne pouvait être structuré qu’autour d’une longue liste de financeurs. Si certains sont des investisseurs français comme Xavier Niel, Aglaé Ventures ou encore l’Association familiale Mulliez et le groupe Dassault, la plupart sont des poids lourds internationaux. En soi, cela confirme l’attractivité et la nature globale du projet de Yann LeCun et son statut de « pape de l’IA ». Difficile par ailleurs de critiquer les acteurs français : leur participation à un tel projet d’avenir est déjà une excellente nouvelle. Et il faut le reconnaître, il est plaisant de voir un scientifique comme Yann LeCun se lancer dans une telle aventure entrepreneuriale et être soutenu en ce sens. Surtout après autant d’années passées dans un géant comme Meta. « Les critiques sont faciles. Mais ceux qui se lancent, eux, doivent arbitrer entre des choix complexes. C’est souvent la vie ou la mort d’un projet qui se joue à pas grand-chose quand on veut innover » me disait justement cette semaine un observateur chez Bpifrance. Alors soulignons-le : il y a de quoi se réjouir de cet élan autour d’AMI Labs et de l’impact qu’il peut avoir (aussi) en France.

A quand une Bourse européenne de l'IA et du quantique ?

En revanche, cette réussite est aussi une nouvelle piqûre de rappel de nos difficultés européennes en matière de financement. Depuis plusieurs années, l’Europe s’efforce d’améliorer l’union des marchés des capitaux. Mais les progrès se font par petits pas et sont encore nettement insuffisants. Or, sans cette capacité à être plus forts ensemble, pas de « poches profondes », ni de salut dans le numérique (entre autres). On a beaucoup cité depuis 18 mois l’appel à l’action porté par l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, pour faire bouger les lignes. En parallèle, son compatriote, l’ancien premier ministre italien Enrico Letta, a clairement souligné la nécessité absolue d’agir sur ce marché unique, dans le rapport qui porte son nom (PDF) : « Le manque d’intégration dans les secteurs de la finance, de l’énergie et des communications électroniques est une des raisons principales du déclin de la compétitivité de l’Europe » cingle-t-il. Il y appelle à une mobilisation des aides publiques vers des investissements paneuropéens mais surtout à l’intégration des marchés financiers de l’UE afin de révéler le potentiel économique du continent. Et parmi ses nombreuses recommandations : la création d’une Bourse européenne pour les start-up de l’intelligence artificielle et du quantique... C’était en 2024 et le chemin est encore très (trop) long. Pour un Yann LeCun, tête d’affiche qui fédère le monde autour de lui, combien de filles et fils de l’Europe qui ne recevront pas assez de soutien pour réussir à influencer notre avenir technologique ?

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