Vivatech 2026
La souveraineté numérique se joue dans le rapport de force
À VivaTech, Christel Heydemann et Stéphane Pallez ont moins défendu l'indépendance technologique que la capacité des entreprises à survivre à leurs dépendances. Une évolution qui en dit long sur l'état du rapport de force numérique européen.

De gauche à droite, Christel Heydemann, CEP Orange, Stéphane Pallez, chairwoman & CEO FDJ United et Laurent Benarousse, managing partner France & Morocco
L'autonomie est devenue un luxe que même les grands groupes européens ne peuvent plus s'offrir. Ce mercredi 17 juin sur la scène de VivaTech, Christel Heydemann, CEO d'Orange, et Stéphane Pallez, chairwoman et CEO de FDJ United, n'ont d'ailleurs jamais vraiment promis l'inverse. Derrière le thème “Sovereignty Is the New Business Continuity”, les deux dirigeantes ont esquissé une définition pragmatique de la souveraineté. Ni indépendance. Ni autarcie. Encore moins de retrait du jeu mondial. “Nous ne pouvons pas faire fonctionner notre activité ni servir nos centaines de millions de clients sans partenaires ni écosystème fournisseurs”, a rappelé Christel Heydemann. Quelques minutes plus tard, Stéphane Pallez a dressé le même constat sous un autre angle. “La première étape consiste à cartographier toutes nos dépendances”, a-t-elle expliqué. En premier lieu, le débat européen s'est concentré sur la localisation des technologies. Les dirigeants d'infrastructures critiques parlent désormais de continuité d'activité. Les sanctions technologiques entre grandes puissances, les ruptures logistiques observées pendant la pandémie ou encore les tensions commerciales pointent du doigt les dépendances critiques. Les dépendances existent mais lesquelles peuvent devenir critiques.
Mesurer la souveraineté au rapport de force
Cette évolution conduit les entreprises vers une autre bataille, celle de la taille. FDJ United a justifié son expansion européenne par la nécessité de renforcer son pouvoir de négociation. “Nous avons besoin d'une plus grande échelle pour rester compétitifs et mieux gérer nos dépendances”, a défendu Stéphane Pallez. Même logique chez Orange. Entre l'intégration complète de MasOrange en Espagne, les acquisitions menées en Belgique et en Roumanie ou encore le projet de reprise de SFR, l'opérateur poursuit une stratégie de consolidation assumée. “Notre métier est un métier d'échelle”, a martelé Christel Heydemann. Dans le numérique, le pouvoir appartient souvent à ceux qui concentrent les volumes, les consommateurs et les capacités d'investissement. Orange revendique 340 millions de clients dans le monde. Pourtant, “nous restons une petite entreprise lorsque nous négocions avec Netflix ou Apple”, a-t-elle reconnu. Le contraste résume une partie du problème européen. Les groupes du continent cherchent à bâtir leur autonomie dans un marché fragmenté, alors que leurs principaux partenaires ou concurrents évoluent à l'échelle de continents entiers. Dans ce contexte, la souveraineté ressemble moins à une question d'origine géographique qu'à une question de poids économique.
Le prix des dépendances
Cette réalité impose des arbitrages stratégiques. “Les clients veulent la meilleure technologie, le meilleur prix et la confiance européenne. Le problème est qu'il est presque impossible d'obtenir les trois à la fois”, a averti la CEO d’Orange. La remarque dépasse largement le secteur des télécoms. Systèmes d'exploitation mobiles, cloud, intelligence artificielle ou plateformes numériques, les couches stratégiques de l'économie numérique demeurent largement dominées par des acteurs américains ou asiatiques. “Il existe de nombreuses briques technologiques auxquelles nous n'avons tout simplement pas accès”, a relevé Christel Heydemann. Face à cette situation, FDJ United privilégie une logique de réversibilité. “Comment éviter que nos choix nous engagent pour les quinze prochaines années ?”, a interrogé Stéphane Pallez. L'objectif n'est plus nécessairement de remplacer immédiatement une dépendance par une alternative européenne. Il consiste à conserver suffisamment de marge de manœuvre pour changer de cap lorsqu'une autre option apparaît. La souveraineté cesse alors d'être une destination. Elle devient une capacité d'adaptation.
Un retard européen technologique ou décisionnel
Cette approche pragmatique débouche sur un constat davantage politique que technique. "Nous devons agir rapidement”, a plaidé la chairwoman et CEO de FDJ United, appelant l'Europe à transformer le réveil géopolitique actuel en décisions concrètes. Christel Heydemann a formulé une critique similaire. “L'Europe n'est pas connue pour sa rapidité”, a-t-elle regretté. Pour les deux CEO, le vieux continent doit également développer une véritable culture du risque. Les deux messages convergent. Le principal handicap européen n'est pas seulement l'absence de certains champions technologiques. Il réside aussi dans la difficulté à transformer un diagnostic largement partagé en décisions industrielles coordonnées. La conférence devait porter sur la souveraineté. Les deux dirigeantes ont surtout parlé de pouvoir. Dans l’économie numérique, la véritable vulnérabilité n’est plus la dépendance, mais l’incapacité à choisir de qui dépendre.





