Open source
L'illusion d'une souveraineté numérique à portée de licence
L'open source ne garantit aucune souveraineté sans compétences, infrastructures maîtrisées et écosystème européen. C’est la thèse à contre-courant de Christian Paterson.

“L'open source, sans les bonnes conditions, ce n'est pas de la souveraineté. C'est de la pensée magique.” Et on le sait bien, les magiciens promettent toujours beaucoup sans jamais révéler le tour. Christian Paterson, président du conseil d'administration de la communauté open source OW2 et fondateur du cabinet Open Up, a justement consacré son intervention “Open Source for sovereignty. Fact or fiction?”, lors de l'OW2con'26 à Paris, à déconstruire cette illusion. Le logiciel libre est devenu le nouvel objet de foi de la souveraineté numérique européenne. La conviction irrigue les politiques publiques comme les stratégies industrielles. EuroStack ambitionne de bâtir une pile technologique européenne. Le Sovereign Tech Fund finance des composants open source jugés critiques. Plusieurs administrations réinterrogent leur dépendance aux logiciels et aux clouds américains. En d’autres termes, ouvrir le code permettrait de reprendre le contrôle. “La souveraineté se conquiert, elle ne s'accorde pas”, a pourtant rappelé Christian Paterson. Le logiciel libre ouvre des possibilités. Mais, il ne garantit pas la capacité à les exploiter, encore moins celle de décider en toute autonomie. C'est cet écart entre les libertés offertes et leur mise en pratique qui nourrit, selon lui, le malentendu autour de la souveraineté numérique.
Les ficelles du tour
Le simulacre ne résiste jamais longtemps à celui qui en connaît les artifices. Christian Paterson applique ce principe à la souveraineté numérique. “Formez vos équipes. Soyez capables d'inspecter ce que vous utilisez, de le comprendre et d'agir dessus”, a-t-il insisté. Encore faut-il apprendre à le faire. Or, l'enseignement de l'open source reste largement absent des cursus d'enseignement supérieur. “Je suis à peu près certain qu'il existe très peu d'établissements qui enseignent l'économie de l'open source”, a observé Christian Paterson. Ce constat a poussé le président du conseil d'administration d'OW2 à y consacrer un cycle de six cours à l'université irlandaise de Cork. Les étudiants y abordent les fondements du logiciel libre, ses modèles économiques, ses risques et sa gouvernance. L'initiative illustre, selon lui, une faiblesse plus structurelle. L'Europe peut financer des technologies ouvertes, mais restera dépendante si elle ne forme pas les femmes et les hommes capables de les comprendre, de les faire évoluer et de les gouverner. “Ce n'est pas un coût. Vous construisez de la valeur et de la résilience pour votre organisation”, a-t-il assuré. Le logiciel libre ouvre des droits. Les exercer demande des compétences. Sans elles, la magie continue d'opérer.
Le miroir aux alouettes
Le rideau se lève sur un autre faux-semblant. Une infrastructure open source n'est pas davantage souveraine lorsqu'elle repose sur un cloud soumis à des législations étrangères. “Tout le monde propose aujourd'hui une offre souveraine. Le problème, c'est qu'un grand nombre de contraintes sont minimisées”, a estimé Christian Paterson. L'emplacement d'un centre de données ne suffit pas à garantir l'indépendance d'une organisation si son exploitant reste soumis à des lois extraterritoriales, à commencer par le Cloud Act américain. Microsoft l'a d'ailleurs reconnu devant le Sénat français.
“Ne croyez pas le battage autour de ces offres souveraines. Comprenez où vos solutions sont hébergées et ce que l'accès extraterritorial peut leur imposer”
Les autorités américaines peuvent demander l'accès à des données, quel que soit le pays où elles sont hébergées. “Ne croyez pas le battage autour de ces offres souveraines. Comprenez où vos solutions sont hébergées et ce que l'accès extraterritorial peut leur imposer”, a-t-il averti. Christian Paterson renvoie à la capacité réelle des entreprises et des administrations à choisir le cadre juridique qui protège leurs données. Le qualificatif souverain ne relève plus seulement de l'architecture. Il devient une promesse commerciale, parfois plus convaincante que la réalité qu'il recouvre.
Révéler l'astuce
Le secret d'un tour ne réside jamais là où le public regarde. Pour l’open source, il se joue dans la gouvernance des projets qui les font vivre. Christian Paterson a rappelé que les grandes fondations de l'open source, de la Linux Foundation à l'Apache Software Foundation, accomplissent un travail considérable. Le problème n'est pas leur action mais l'équilibre des écosystèmes. “Chaque fois que nous y transférons un projet ou que nous y payons une adhésion, nous exportons aussi notre capital”, a-t-il averti. Les fondations structurent les feuilles de route des projets, fédèrent les communautés et orientent les investissements. Elles participent, de fait, à la gouvernance mondiale de l'open source. Christian Paterson ne plaide pas pour un repli européen. Il appelle à investir dans des structures capables de porter cette gouvernance depuis l'Europe, à l'image d'OW2. “Si nous voulons une souveraineté numérique en Europe, nous devons réfléchir à la manière dont nous investissons localement”, a-t-il plaidé. Aucune baguette magique n'y suffira. La souveraineté numérique se construit par des choix industriels, des compétences et une gouvernance que l'Europe ne peut plus déléguer.





