autonomie stratégique

Au Medef, la souveraineté se pense au-delà de la technologie

À l'heure des tensions géopolitiques, le Medef entend replacer la souveraineté dans une perspective plus large que les seules questions technologiques. 

Publié et mis à jour le 1 juillet 20264 min de lecture
Au Medef, la souveraineté se pense au-delà de la technologie

Agnès Romanet-Espagne, directrice des affaires internationales, stratégiques et technologiques du Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale

Aude Brès / Alliancy

Industrie, armement, compétences…  La notion de souveraineté dépasse largement le cadre numérique. C’est ce qu’a voulu démontrer le Medef en réunissant les dirigeants français lors de sa première REF consacrée au sujet. Au sein de l'organisation patronale, le terme n’est pourtant pas nouveau. Patrick Martin, président de l’organisation patronale, rappelle que le sujet était déjà abordé fin 2018 et qu’un comité avait même été créé à cet effet. « Comme bien souvent, le Medef a eu du nez », s’est-il félicité, ce 29 juin 2026. Pour autant, il aura fallu attendre que la question soit au centre de l’actualité pour réellement s’en saisir.  

Huit ans après ces premières mentions, l’heure est désormais à l’accélération, selon le dirigeant qui assume « une marche forcée sous la contrainte des évènements ». L’exemple d’Anthropic et de l’objectification des modèles d’intelligence artificielle comme arme diplomatique fait office d’avertissement et d’exemple de recours au « kill switch ». Mais le signal le plus sonore reste l’annonce d’un éventuel conflit armé à horizon 2030, soulevant au passage la question de l’autonomie stratégique. Autant de raisons sensées conduire les entreprises à limiter leurs dépendances. Quelles qu’elles soient. Reste que, pour y parvenir, il faut commencer par les identifier. 

La chaîne d’approvisionnement, premier front de souveraineté 

Et, pour la plupart des intervenants, le blocage du détroit d'Ormuz est venu rappeler que le maillon faible se situe bien souvent dans la chaîne d'approvisionnement. « Avoir un seul fournisseur, c’est prendre un risque qui n’est plus acceptable », avertit Agnès Romanet-Espagne, directrice des affaires internationales, stratégiques et technologiques du SGDSN. Pour la représentante du Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale, « anticiper, c’est aussi garantir la continuité des réseaux essentiels ». Voire d’assurer leur maintien en cas de pic de demandes, grâce à des stocks ou à la diversification des fournisseurs.  

« Pensez à toutes les attaques auxquelles vous pouvez être exposés »

— Agnès Romanet-Espagne, directrice des affaires internationales, stratégiques et technologiques du Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale.

La question est centrale : peut-on parler d’autonomie stratégique sans un tissu industriel intermédiaire solide ? « Les entreprises vont devoir devenir paranoïaques », a-t-elle estimé. Elle invite à repenser la grille d’analyse des risques à l’aune des menaces hybrides, en écho aux tensions géopolitiques et aux scénarios de conflit. « Pensez à toutes les attaques auxquelles vous pouvez être exposés », a-t-elle détaillé, évoquant cyberattaques, sabotages, survols de drones ou encore débauchage de talents dans les secteurs stratégiques. Sans oublier les autres salariés, appelés à devenir « les réservistes de demain ». 

In fine, c’est bien la résilience des entreprises qui est interrogée. Parfois sur un ton alarmiste. Une résilience étroitement liée à la taille critique : être suffisamment grand pour peser. Et donc pour exister dans le jeu géopolitique. « Exercer un rapport de force industriel et technologique avec la Chine est un levier clé pour assurer la prospérité économique et l’indépendance politique de nos peuples au XXIe siècle », a martelé Charles Rodwell, député des Yvelines. L’élu du groupe Ensemble pour la République appelle à un alignement complet des politiques publiques sur les intérêts des entreprises françaises. 

Isabelle Patrier, directrice France de TotalEnergies

Isabelle Patrier, directrice France de TotalEnergies

Aude Brès / Alliancy

L’Europe à plusieurs vitesses fait son chemin 

Le parlementaire poursuit sur le terrain de la politique internationale. S'il mise sur une alliance européenne pour faire face aux hyperpuissances chinoises et américaines, il n’y convie pas les Vingt-Sept. Pour lui, « une Europe à six, ou à plusieurs vitesses, est le seul moyen de garantir les intérêts vitaux, politiques et économiques de la nation française ». De part et d'autre de la salle, on opine du chef. Le fonctionnement actuel de l’Union européenne a fait l’objet de nombreuses critiques. Sa lenteur d’abord. Un « fast-track » pour les entreprises de la tech est notamment réclamé par l’amiral Pierre Vandier. 

« Imposer sur notre marché la création de valeur de produits vendus ailleurs reste l’un de nos meilleurs moyens de faire jouer l’extraterritorialité »

— Charles Rodwell, député des Yvelines

La complexité réglementaire est également dans le viseur. Pour Sasha Rubel, directrice des politiques publiques IA chez Amazon Web Services (AWS), l’Union européenne souffre d’un manque de clarté normative. « Aujourd’hui, 68 % des entreprises ne comprennent pas leurs responsabilités dans le cadre de la législation européenne sur l’intelligence artificielle », a-t-elle assuré, appelant à une simplification des obligations de mise en conformité. Elle avance qu’en France, près de 47 % du budget technologique des entreprises est consacré à ces seules contraintes réglementaires. 

La puissance économique à l’épreuve du droit de la concurrence

La fragmentation du marché européen est, elle aussi, dénoncée, avec une incitation récurrente à la mise en place un marché unique. La création d'un 28e régime, destinée à réduire les divergences réglementaires entre les États membres, figure justement parmi les initiatives actuellement examinées au niveau européen. Charles Rodwell y voit un levier pour renforcer la compétitivité européenne. « Imposer sur notre marché la création de valeur de produits vendus ailleurs reste l’un de nos meilleurs moyens de faire jouer l’extraterritorialité », a-t-il avancé. À ses côtés, Isabelle Patrier, directrice France de TotalEnergies, a défendu, elle aussi, une approche « offensive », tout en critiquant les règles antitrust européennes, jugées contraignantes pour l’émergence de grands groupes. Celles-ci demeurent pourtant garantes d’une concurrence libre, ouverte et équitable, au bénéfice des consommateurs comme de l’innovation.