Jeu de pouvoir 

Souveraineté numérique, le nouveau front diplomatique 

À l’Unesco, le Tech Diplomacy Global Forum a mis en lumière une réalité désormais centrale : la technologie est devenue un instrument de puissance pour les États. 

Publié et mis à jour le 3 juillet 20263 min de lecture
Souveraineté numérique, le nouveau front diplomatique 

Ayumi Moore Aoki, présidente du Tech for Democracy Global Institute

Aude Brès / Alliancy

« La technologie a depuis longtemps quitté le domaine des experts pour entrer dans celui de la politique », a affirmé ce 2 juillet 2026 Ayumi Moore Aoki, présidente du Tech for Democracy Global Institute. À l’Unesco, lors de la deuxième édition du Tech Diplomacy Global Forum, ministres, diplomates et experts ont été unanimes. L’intelligence artificielle, les infrastructures numériques et les plateformes sont devenus des instruments de puissance. « La technologie façonne la manière dont les nations rivalisent et coopèrent, qui détient le pouvoir et qui le subit », a-t-elle ensuite ajouté. 

Une pratique en cours de structuration 

Si les ingénieurs en restent les architectes, ils ne sont plus les seuls à en détenir les clés. La technologie a quitté les laboratoires pour s’imposer dans les arènes diplomatiques. Et pour cause. Elle traverse désormais toutes les lignes de force du monde contemporain : compétitivité économique, sécurité des États, circulation de l’information, santé publique, éducation, jusqu’aux relations internationales elles-mêmes. Dans cette logique, le métier de diplomates évolue. Les États doivent désormais développer une capacité nouvelle: s’engager sur ces enjeux à l’international avec le même niveau de priorité que celui historiquement accordé au commerce ou à la défense 

La diplomatie technologique apparaît alors comme une pratique en cours de structuration. « Notre mission est d'en faire un métier concret », a résumé Ayumi Moore Aoki. L’organisation plaide pour la création de profils diplomatiques spécialisés, de formations dédiées et d’une nouvelle génération d’acteurs capables de maîtriser à la fois les enjeux technologiques et les mécanismes diplomatiques.  

50% des lois IA ne sont pas implémentées 

Derrière cette nouvelle profession se dessine un enjeu plus opérationnel : la capacité à transformer des principes en politiques publiques effectives. Un chantier encore largement ouvert. Le Dr Rachel Adams, présidente du centre mondial sur la gouvernance de l'IA, a dressé un constat préoccupant. Selon ses travaux couvrant 38 pays, plus de la moitié des lois, programmes et politiques liés à l’IA responsable ne seraient pas appliqués dans les faits. Les causes sont multiples : manque de financements, pénurie de compétences, infrastructures insuffisantes ou encore faible volonté politique. 

Casper Klynge, le premier ambassadeur tech du monde

Casper Klynge, le premier ambassadeur tech du monde

Aude Brès / Alliancy

Un autre facteur s’ajoute à ce constat. « La situation géopolitique actuelle fait qu’on parle très peu de l’IA responsable. Le débat principal porte aujourd’hui sur la manière de réduire les dépendances », a constaté Casper Klynge, le premier ambassadeur tech du monde, nommé en 2017 par le Danemark. Plusieurs participants ont confirmé ce glissement du débat international. Aucun État n’échappe à cette dynamique. « Aucune nation n'est trop petite pour être souveraine et aucune n'est trop grande pour ne pas avoir besoin des autres », a poursuivi Ayumi Moore Aoki. 

Une survie culturelle 

Plusieurs intervenants ont toutefois rappelé un préalable incontournable. Tous les États ne partent pas à égalité dans ce débat. Avant de prétendre peser dans la gouvernance internationale, les États doivent consolider leurs fondations : infrastructures numériques, cybersécurité, formation des compétences et confiance du public. Dans un contexte où les principaux modèles d’IA sont majoritairement entraînés sur des données occidentales, certains pays y jouent la survie de leur identité culturelle. Le risque d’une homogénéisation des représentations et de biais systémiques est régulièrement pointé du doigt. À terme, c’est la diversité culturelle elle-même qui pourrait s’en trouver fragilisée. D’où l’appel, récurrent, à inscrire les valeurs culturelles directement au cœur des technologies. Dans cette perspective, la coopération internationale apparaît moins comme un idéal que comme une nécessité pragmatique : pour les États les plus vulnérables, mais aussi pour ceux qui cherchent à éviter de subir des dépendances, à défaut de les maîtriser.