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EuroCommons, le pari des communs numériques face aux géants de la tech

Le 1er juillet, la Caisse des Dépôts a réuni 340 décideurs européens à Paris pour lancer EuroCommons, une initiative destinée à structurer des coalitions autour des communs numériques.  

Publié et mis à jour le 2 juillet 20265 min de lecture
EuroCommons, le pari des communs numériques face aux géants de la tech

Catherine Mayenobe, deputy CEO du groupe CDC

Fiona Slous / Alliancy

Le calendrier n'a rien d'anodin. Le 3 juin, la Commission européenne dévoilait son paquet European Tech Sovereignty et sa nouvelle stratégie en faveur de l'open source. Un mois plus tard, la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) réunissait 340 responsables publics, DSI, éditeurs et communautés open source dans une salle Wagram pleine à craquer pour lancer EuroCommons. L'initiative, portée par son directeur Aymeril Hoang, ne promet pas un nouvel Airbus du logiciel. Elle compte structurer des coalitions européennes capables de mutualiser leurs besoins, de financer des développements communs et d'accélérer l'adoption de briques numériques ouvertes déjà disponibles. Les ateliers, animés par l’équipe Pôle études d’Alliancy et prévus l'après-midi avaient d'ailleurs pour objectif d’aboutir à la constitution des premières coalitions. Dans les premiers rangs, les spectateurs studieux pianotaient sur leur clavier tandis que Catherine Mayenobe, deputy CEO du groupe CDC donnait le ton. “Reprendre notre souveraineté numérique n'est pas seulement important. C'est un impératif de compétitivité. Ce n'est pas un choix, c'est une nécessité”, a-t-elle déclaré. Le Mythos kill switch illustre une dépendance capable de paralyser une organisation du jour au lendemain. “Nous sommes passés d'un risque géopolitique théorique à un risque opérationnel réel”, a estimé Patrick Laurens-Frings, CIO du groupe Caisse des Dépôts. Le sujet ne porte plus sur l'opportunité de bâtir une souveraineté numérique européenne, mais sur les moyens de la rendre opérationnelle. 

David Djaiz, CEO d'Ascend Partners présente la cartographie du Digital Resilience Index.

David Djaiz, CEO d'Ascend Partners présente la cartographie du Digital Resilience Index.

Fiona Slous / Alliancy

Les communs cherchent leur Linux Foundation

À écouter les intervenants, l'Europe ne cherche plus à inventer un nouvel outil. Elle cherche à reproduire les conditions qui permettent à un commun numérique de s'imposer. Linux, Kubernetes ou PostgreSQL ne dominent pas leurs marchés parce qu'ils sont open source. Ils se sont imposés grâce à une gouvernance stable, des industriels capables d'investir, une communauté active et, surtout, une demande suffisamment forte pour transformer du code en infrastructure. EuroCommons entend appliquer cette logique à l'échelle européenne. “Ce qui nous manque, ce ne sont ni les talents ni la technologie. Ce qui nous manque, ce sont les investissements, la visibilité et l'échelle”, a déclaré Aurore Lalucq, présidente de la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen.  

“Face à Palantir ou Microsoft, même avec cinq milliards d'euros de budget IT, vous êtes petits. Vous avez l'argent, mais vous n'avez pas le pouvoir”

— Aymeril Hoang, directeur du programme EuroCommons chez CDC

Depuis plusieurs années, la Commission finance des milliers de projets via Next Generation Internet. “L'étape suivante consiste à passer des projets aux produits”, a expliqué Jean-Luc Dorel, Programme Officer à la direction générale des réseaux de communication, du contenu et des technologies (DG CONNECT). L'enjeu consiste moins à écrire une ligne de code supplémentaire qu'à organiser la rencontre entre une offre dispersée et une demande capable de lui donner une masse critique. Dans vingt-quatre mois, EuroCommons devra démontrer qu'un modèle fondé sur les communs numériques peut dépasser le stade du prototype et produire des infrastructures pérennes.. 

Aymeril Hoang, directeur du programme EuroCommons chez CDC, prône une coalition européenne de l'open source

Aymeril Hoang, directeur du programme EuroCommons chez CDC, prône une coalition européenne de l'open source

Fiona Slous / Alliancy

Transformer la demande en rapport de force

Mais l'équation dépasse largement la technique. Elle touche à la manière dont l'Europe achète ses technologies. Même les plus grandes organisations ne disposent plus d'un poids suffisant face aux grands éditeurs américains. “Face à Palantir ou Microsoft, même avec cinq milliards d'euros de budget IT, vous êtes petits. Vous avez l'argent, mais vous n'avez pas le pouvoir”, a soutenu Aymeril Hoang, directeur du programme EuroCommons chez CDC. Toute l'ambition de l'initiative repose sur ce constat. Les coalitions ne visent pas seulement à partager du code ou des feuilles de route de migration. Elles doivent agréger la demande, harmoniser les besoins et offrir aux communautés open source une visibilité suffisante pour investir sans miser, seules, sur un marché encore trop incertain.

“Ce n'est pas seulement une dépendance économique. C'est aussi une dépendance technologique et géopolitique”

— David Djaiz, CEO d'Ascend

“Nous devons supprimer au maximum le risque commercial qui pèse sur les communautés open source”, a-t-il poursuivi. La salle a d'ailleurs rappelé que cette logique peine encore à irriguer les politiques européennes. Un participant a interrogé la place de l'open source dans les appels d'offres liés au futur euro numérique, dont certains critères favoriseraient les grands fournisseurs au détriment d'acteurs plus modestes. Applaudie, l’intervention ne cherchait pas à remettre en cause l'EuroCommons mais à rappeler des contradictions auxquelles se heurte encore la stratégie européenne. Construire des communs suppose aussi de revoir les règles du jeu. 

Mesurer pour migrer ou 265 milliards de raisons 

Encore faut-il objectiver cette dépendance pour convaincre les directions générales, les conseils d'administration et les acheteurs de changer de trajectoire. Selon la cartographie du Digital Resilience Index, 265 milliards d'euros quitteraient chaque année les entreprises européennes au profit des fournisseurs américains de cloud et de logiciels. “Ce n'est pas seulement une dépendance économique. C'est aussi une dépendance technologique et géopolitique”, a avancé David Djaiz, CEO d'Ascend Partners. Selon lui, cette facture pourrait atteindre 500 milliards d'euros d'ici à 2030, voire 1 000 milliards avec l'essor de l'IA générative. Son Digital Resilience Index (DRI) entend justement transformer cette dépendance en indicateurs décisionnels. Elle ouvre un chantier de gouvernance appelé à déterminer si les communs numériques européens peuvent devenir, demain, des infrastructures durables plutôt que des alternatives éphémères.

Pour Jean-Luc Dorel, Programme Officer, Next Generation Internet, DG CONNECT, European Commission, la prochaine étape sera le passage à l'échelle

Pour Jean-Luc Dorel, Programme Officer, Next Generation Internet, DG CONNECT, European Commission, la prochaine étape sera le passage à l'échelle

Fiona Slous / Alliancy

L'outil évalue huit familles de risques, du verrouillage technologique aux contraintes juridiques, afin d'identifier les actifs les plus critiques et de prioriser les migrations. Les cartes de chaleur projetées à l'écran ont montré qu'un simple remplacement ou un double approvisionnement peuvent parfois relever fortement le niveau de résilience d'une organisation. La salle a interrompu spontanément l'intervention lorsque David Djaiz a balayé l'argument souvent opposé aux projets de migration. “J'entends depuis des années qu'il n'y a pas d'alternative. C'est complètement faux. Il existe de nombreuses alternatives”, a-t-il réagi. Le débat ne porte donc plus sur leur existence, mais sur la capacité à les identifier, les financer et les déployer. 

Qui gouverne les communs ? 

Migrer vers des solutions ouvertes ne garantit pourtant aucune souveraineté. Henri Verdier a invité la salle à s'affranchir d’une lecture parfois trop idéologique du logiciel libre. “Le choix d'un véritable projet industriel ne se résume pas à une licence”, a rappelé l'Executive Director de l'Inria Foundation. Linux, Wikipédia ou Kubernetes doivent autant leur réussite à leur gouvernance qu'à leur qualité technique. Fondations, règles de contribution, équilibre entre acteurs publics et privés, modèle économique ou encore capacité à résister aux tentatives de captation constituent autant de facteurs de leur pérennité. Sans cette architecture, un commun peut changer de licence, être abandonné ou passer sous l'influence d'un acteur dominant. L'essor de l'intelligence artificielle accentue d'autant plus cette pression. Henri Verdier a cité l'exemple de Software Heritage, l'archive mondiale du code source, dont l'infrastructure doit désormais absorber une majorité de requêtes provenant de robots d'IA plutôt que d'utilisateurs humains. “Si vous placez votre code sous licence ouverte sans communauté ni stratégie d'investissement, vous le perdrez”, a-t-il averti. La réflexion engagée par EuroCommons dépasse donc la migration technique.