politique publique
Avec « Notre IA », l’État accélère sa mue souveraine dans l’intelligence artificielle
Le gouvernement accélère sa stratégie d’IA avec « Notre IA », un plan de 655 millions d’euros qui acte la création d’ARIANE et érige la souveraineté numérique en priorité de l’État.

« C’est la souveraineté ou la laisse », a lancé Clara Chappaz, ex-ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, lors d’une conférence consacrée à l’intelligence artificielle (IA) dans l’État, organisée ce jour au ministère de l’Économie. À cette occasion, le gouvernement a dévoilé son premier plan systémique dédié à l’intelligence artificielle, baptisé « Notre IA ». Doté de 655 millions d’euros supplémentaires dans le cadre de France 2030, ce programme vise à accélérer la transformation numérique de l’administration autour d’un objectif central : la souveraineté.
Parmi les mesures annoncées figure l’élargissement du portail GenIAI du ministère des Armées aux autres ministères régaliens, comme l'intérieur et la Justice. Le gouvernement prévoit également la création d’une plateforme de données publiques dédiée à l’IA afin de démocratiser l’accès aux jeux de données de l’État et de favoriser l’innovation. Autre symbole fort : le remplacement de la solution américaine Palantir par l’éditeur français ChapsVision au sein de la DGSI. Un choix qui illustre la volonté de l’exécutif de réduire ses dépendances technologiques dans les domaines les plus stratégiques. Une préoccupation devenue d’autant plus pressante que les tensions géopolitiques rappellent régulièrement la fragilité des dépendances numériques. Encore ce week-end, le gouvernement américain a restreint l’accès à deux modèles d’Anthropic. Sur cette décision, David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics, a ainsi résumé l’approche gouvernementale : « La meilleure défense, c’est l’attaque. »
L’Assistant, un agent conversationnel unique pour l’ensemble de l’État
Cette volonté d’autonomie se matérialise à travers le déploiement d’un agent conversationnel souverain unique baptisé « l’Assistant ». Destiné à l’ensemble des agents publics d’ici à la fin de l’année 2026, il résulte de la fusion des différents chatbots développés au sein des administrations. Les fonctionnalités les plus performantes ont été regroupées dans une plateforme commune reposant sur les technologies de Mistral et d’Outscale. « Il se fonde sur une doctrine que j’ai baptisée celle ‘de la multiprise’ : refuser le verrouillage technologique, la dépendance à un modèle ou à un fournisseur unique », explique le ministre de l'Action et des Comptes publics. Il a en outre rappelé que les données traitées étaient celles des Français. “Elles n’ont pas vocation à transiter par des serveurs que nous ne contrôlons pas”. L’Assistant a ainsi été conçu pour accueillir les modèles d’IA les plus fiables et intégrer les meilleures innovations au fil de leur évolution.
Un guide à destination des agents publics a été diffusé pour optimiser l’utilisation de ce dispositif mais aussi de nouveaux, comme Transcript, un module de retranscription automatisée ou encore DiploIA, une solution de traduction développée par le ministère des Affaires étrangères. Cette dernière prend en charge 419 langues et dialectes et pourra désormais être utilisée par les ministères qui en feront la demande. Ce renforcement de l’arsenal numérique intervient après la mise en place d’un test de l’Assistant mené l’année dernière auprès de 10 000 agents. À l’issue de cette expérimentation, 80 % d'entre eux avaient exprimé le souhait d'accéder à davantage d'outils de ce type.
“L’objectif est de définir un socle technologique commun, de mutualiser les infrastructures et les capacités de calcul, mais aussi de coordonner les investissements afin de répondre aux besoins partagés de l’ensemble des administrations.”
ARIANE, nouveau pilote de la transformation numérique
À ces outils mutualisés s’ajoutent des initiatives plus ciblées, destinées à certains métiers ou secteurs spécifiques, notamment dans le domaine juridique ou des achats publics. Une diversification qui ne doit toutefois pas conduire à reproduire l’un des travers historiques de l’administration : la fragmentation. « Notre pire ennemi, comme toujours, c’est nous-mêmes », reconnaît David Amiel. Selon lui, l’heure n’est plus à la multiplication des expérimentations mais au passage à l’échelle. « Cette souveraineté impose une réorganisation profonde de l’État », affirme-t-il. Dans cette optique, la Direction interministérielle du numérique (DINUM) cédera sa place en janvier 2027 à une nouvelle structure : l’Autorité nationale de l’IA et du Numérique de l’État (ARIANE). Celle-ci sera dirigée par Walter Arnault, actuellement directeur adjoint de l’industrie de défense à la Direction générale de l’armement (DGA). ARIANE aura vocation à piloter l’ensemble de la stratégie numérique publique, y compris de faire les liens avec la recherche académique.
L’autorité disposera notamment d’un comité scientifique et éthique chargé d’éclairer les orientations stratégiques, d’évaluer les impacts des technologies déployées et de renforcer le dialogue entre le monde académique, l’innovation et l’action publique. Interrogé sur les différences concrètes entre la future ARIANE et la DINUM, David Amiel évoque « un renforcement considérable de l’interministérialité ». Il ajoute : “L’objectif est de définir un socle technologique commun, de mutualiser les infrastructures et les capacités de calcul, mais aussi de coordonner les investissements afin de répondre aux besoins partagés de l’ensemble des administrations.”
Cette logique de centralisation ne remet pas en cause les dynamiques propres à chaque ministère. Bercy prévoit ainsi la création d’une direction dédiée à l’IA et au numérique pour piloter ses projets spécifiques, avec une feuille de route attendue d’ici à la fin du mois de juin. Plusieurs administrations disposent déjà de solutions adaptées à leurs contraintes, à l’image des Armées, de la Justice et désormais des Affaires étrangères, qui utilisent Génial, une IA hébergée au sein même du Quai d’Orsay. Dans ce contexte, la montée en puissance d’ARIANE et le déploiement de « Notre IA » doivent permettre de poser un socle commun à l’échelle de l’État, tout en laissant subsister ces initiatives propres aux périmètres ministériels.





