Structuration
SaaSpocalypse ou la survie des éditeurs de logiciels
L’essor des outils d’IA bouscule le modèle SaaS et fragilise son équilibre économique, poussant les éditeurs à se réinventer.

Début février, le marché s’affole. En 24h, 285 milliards de dollars de capitalisation boursière s’évaporent. Les éditeurs de logiciels, en première ligne, encaissent le choc. De ce séisme boursier, un terme surgit : SaaSpocalypse. La cause de ce scénario catastrophe ? Une bascule technologique. L’arrivée de nouveaux outils capables de produire des applications à la demande, comme Claude Code et OpenAI Codex, donne la possibilité aux entreprises de développer en interne des fonctionnalités jusqu’ici vendues par les éditeurs SaaS. Le secteur du logiciel apparaît désormais plus exposé, à mesure que les barrières technologiques qui le protégeaient s’estompent. Les experts nuancent toutefois cet a priori.
La terminologie, déjà, divise. Le terme « SaaSpocalypse » est jugé trop fort par certains, symptomatique d’un emballement médiatique. Maximilien Abadie, directeur général adjoint de Lectra, éditeur touché par une baisse de 30% de sa capitalisation boursière, préfère parler d’une « évolution majeur du secteur logiciel » plutôt que d’une fin inéluctable. Pour Oriane Durvye, spécialiste en fusion acquisition dans le domaine du logiciel pour le cabinet Alantra : « Le terme n’est pas abusif si on regarde la manière dont les cours ont réagi. »
Une lecture géopolitique
Mais, qu'importe les considérations sémantiques, le choc, lui, est indéniable. Pour Guillaume Geudin, expert du cabinet Élée, le contexte géopolitique actuel contribue à alimenter la nervosité des marchés. L'opportunité pour les organisations de développer davantage de solutions en interne intervient dans un moment où les États eux-mêmes cherchent à réduire leur dépendance aux technologies américaines. Dans les faits pourtant, la rupture promise par Anthropic et OpenAI se heurte à des problématiques structurelles. La cybersécurité, en particulier, demeure un enjeu central. Elle reste largement assurée par les éditeurs, notamment à travers les mises à jour et la gestion des infrastructures serveurs.
« C’est lorsqu’il faut sécuriser et rendre scalable une solution que les problèmes commencent », confirme Maximilien Abadie. Face à des solutions américaines éprouvées, le choix d’une internalisation suppose une certaine abnégation. « Qui aura le courage de le faire ? », interroge Guillaume Geudin, rappelant une idée bien connue des cercles technologiques : aucun DSI ne sera sanctionné pour avoir choisi des acteurs comme IBM ou Microsoft, tant que la continuité de service est assurée. C’est là que se dessinent les limites de la menace de Claude Code.
Au-delà du code, la valeur ajoutée des éditeurs
Un logiciel, ce n’est pas uniquement du code. C’est de l’orchestration, des années d’expertise, une compréhension fine des besoins clients.
D’autant que la valeur ajoutée des éditeurs SaaS ne s’arrête pas à cette dimension opérationnelle, leur réelle plus-value se trouve dans leur connaissance métier. « Un logiciel, ce n’est pas uniquement du code », rappelle Oriane Durvye. « C’est de l’orchestration, des années d’expertise, une compréhension fine des besoins clients. » Les éditeurs spécialisés bénéficient ainsi d’un avantage structurel durable. En intégrant les contraintes réglementaires, les usages et les spécificités sectorielles, ils construisent des positions difficiles à répliquer. Un acteur installé depuis plusieurs décennies ne peut être remplacé du jour au lendemain, contrairement à un éditeur plus générique.
« Comme dans toutes les révolutions, il y aura des gagnants et des perdants », rappelle Maximilien Abadie. Et le paysage SaaS, particulièrement dense, n’échappe pas à une sélection naturelle. Les survivants seront les éditeurs capables de se différencier au-delà de la simple couche technologique, en s’appuyant sur une expertise métier approfondie et des données propriétaires inaccessibles sur Internet. « Lorsqu’on dispose d’un data lake alimenté depuis 30 ans, la propriété historique des données et leur bonne structuration constituent un véritable avantage », illustre Oriane Durvye.
Nicolas Senlis, lui aussi spécialiste en fusion acquisition dans l’univers du logiciel chez Alantra, confirme : « Ceux qui détiennent des actifs peu différenciés seront de moins en moins bien valorisés et perdront en liquidité. C’est une crainte bien identifiée dans le portefeuille de certains fonds », explique-t-il. Internet s’étant saisi du sujet, des outils ont désormais vu le jour, comme le SaaSpocalypse Survival Scanner, permettant d’évaluer si son logiciel peut survivre face à Claude.
Business model sous pression
Il y a eu une surréaction très importante des marchés, certes, il n’en demeure pas moins que le modèle du logiciel va devoir évoluer.
Cependant, la pérennité des entreprises SaaS dépendra aussi d’un autre facteur : leur modèle économique. Face à l’arrivée des agents IA, le modèle traditionnel « par siège » atteint ses limites. Longtemps considéré comme l’actif financier idéal, il repose sur la vente de licences basées sur le nombre d'utilisateurs au sein d'une entreprise. Il génère ainsi des revenus récurrents, des marges prévisibles et une croissance mécanique du chiffre d'affaires à mesure que l'entreprise cliente recrute de nouveaux employés. De plus, il impose souvent aux clients de s’engager sur un nombre d’utilisateurs défini à l’avance, quitte à supporter le coût de licences inutiles.
L'essor de l’IA agentique érode les fondements de ce modèle. Dans un contexte où la productivité est fortement amplifiée par les machines, la facturation à l’utilisateur perd de sa pertinence. « Cela n’aura plus vocation d’être dans quelques années », prédit Maximilien Abadie. Si une entreprise déploie des agents IA capables d’exécuter le travail de 100 collaborateurs, elle n’a plus besoin de 100 licences humaines. Ce basculement fait peser sur les éditeurs SaaS traditionnels un risque de chute brutale des revenus récurrents, le fameux « churn ». « Il y a eu une surréaction très importante des marchés, certes, il n’en demeure pas moins que le modèle du logiciel va devoir évoluer », assure Oriane Durvye. Tout comme Guillaume Geudin, cette analyste financière évoque des signes avant-coureurs visibles depuis l’été 2025 : « Les cours avaient déjà commencé à baisser ».
De nouveaux modèles possibles
Le modèle économique n’est pas trouvé, nous sommes dans une phase de tâtonnement. Tout va coexister.
De nouvelles métriques sont ainsi à l’étude. « Un des relais de croissance serait d’équiper les agents d’IA d’une licence plus chère », estime Guillaume Geudin. Mais les pistes restent multiples. Lectra, par exemple, mise sur un pricing à l’usage et aux gains. « Nous sommes convaincus qu’il faut prendre une part de la valeur que l’on délivre à nos clients », affirme Maximilien Abadie. Les experts multiplient les hypothèses. « Nous allons vers de nouveaux modèles de tarification : tickets résolus, documents générés, factures traitées, leads ou anomalies détectées. Le pricing sera davantage fondé sur les résultats », estime de son côté Nicolas Sentis, spécialiste du secteur pour le cabinet Alantra. « Le modèle économique n’est pas trouvé, nous sommes dans une phase de tâtonnement », ajoute-t-il. « Tout va coexister ».
Bien que ce bousculement soit induit pas l’essor des agents IA, établir une dichotomie entre les agents IA et les logiciels serait réducteur. « L’opposition de la catégorie IA et software est vaine », insiste Oriane Durvye. Elle est rejointe par son collègue Nicolas Sentis : « Les éditeurs de logiciels et les développeurs d’IA échangent déjà et voient bien l’intérêt qu’ils ont à converger. » Plutôt qu’un affrontement, les experts anticipent une hybridation croissante des deux univers. D’un côté, les agents pourront utiliser les fonctionnalités des logiciels et de leur côté, les éditeurs enrichissent progressivement leurs solutions avec des capacités d’intelligence artificielle. La transformation est déjà à l’œuvre. « On a commencé à déployer de manière massive des outils IA du marché, voire à développer en interne nos propres agents », confirme le cadre de Lectra.
Une recomposition de la chaîne de valeur
La question est : qui va s’attribuer la plus grosse part du gâteau ?
La SaaSpocalypse apparaît donc davantage comme une injonction à se réinventer à l’aide de nouveaux outils technologiques qu’une condamnation du modèle SaaS. Néanmoins, cette mutation ne concerne pas uniquement les éditeurs de logiciels. Les développeurs d’IA investissent progressivement les couches applicatives et logicielles. Anthropic, par exemple, a déjà secoué les marchés boursiers en lançant onze plugins open-source capables de gérer en autonomie des revues de contrats, des analyses de ventes et du reporting financier. La start-up ne se contente plus de fournir un modèle d’IA : elle construit désormais des solutions complètes de flux de travail. À travers ces briques applicatives, elle joue sur le terrain de certains éditeurs.
Cette rivalité a tout d’une guerre. L’enjeu : s’arroger la place la plus stratégique dans la chaîne de valeur et, surtout, conserver le lien direct avec le client. À mesure que les interfaces deviennent plus conversationnelles, une question centrale émerge : qui contrôlera ce nouveau point d’entrée ? Pour les éditeurs SaaS, le principal risque est d’être cantonnés au rang de simples fournisseurs d’infrastructure, de « API pour agents IA », sans plus maîtriser la relation client ni leur capacité à fixer les prix. « La question est : qui va s’attribuer la plus grosse part du gâteau ? », résume Oriane Durvye.
Les logiciels gardent cependant une longueur d’avance. Ils disposent de données propriétaires auxquelles les développeurs d’IA n’ont généralement pas accès. Celles-ci permettent d’entraîner leurs modèles et d’avoir des algorithmes plus performants, sur un outil déjà intégré par leurs clients. Concrètement, le but est de rendre les utilisateurs plus captifs, pour rassurer les investisseurs. « Les entreprises SaaS ne sont pas menacées par leurs clients mais par les pressions des marchés financiers », considère Guillaume Geudin. Si le SaaSpocalypse a marqué une correction spectaculaire des valorisations, les turbulences boursières pourraient perdurer : les marchés continuent de réévaluer les acteurs du secteur au gré de cette concurrence.





