Entretien

“Choisir une solution européenne ne devrait pas être un acte de transgression” 

Entretien avec Dorothée Decrop, Déléguée Générale d’Hexatrust, sur les freins à l’adoption, les enjeux de souveraineté et le rôle stratégique des plateformes collaboratives. 

Publié et mis à jour le 8 juillet 20266 min de lecture
“Choisir une solution européenne ne devrait pas être un acte de transgression”

Dorothée Decrop, déléguée générale d'Hexatrust

Pourquoi publier aujourd’hui un livre blanc sur les plateformes collaboratives européennes ? 

La démarche répond d’abord à un besoin pédagogique. Lors des échanges avec des décideurs publics ou des parlementaires, une attente revient, celle de voir croître l’utilisation de solutions françaises ou européennes. Mais une interrogation revient : Ces solutions existent-elles réellement ? Il s'agit donc de rendre visible un écosystème déjà présent mais encore peu identifié sur les usages collaboratifs. Les marques des grands acteurs américains dominent largement l’imaginaire collectif. Le contexte politique a également pesé. Depuis deux ans, les notions de souveraineté numérique, d’autonomie stratégique ou de maîtrise des dépendances se sont imposées dans le débat public. Elles renvoient à un même objectif : faire en sorte que la dépendance numérique bénéficie aussi à nos industries, à l’emploi et aux territoires. Une réorientation de 15% des dépenses numériques vers des acteurs européens, pourrait ainsi générer 500 000 emplois sur le territoire. L’enjeu n’est pas de rompre avec nos partenaires américains, mais de diversifier les options et de rééquilibrer des relations commerciales, devenues trop asymétriques.  

Qu’est-ce qui a fait des plateformes collaboratives un sujet prioritaire dans votre analyse ? 

L’actualité récente a joué un rôle déclencheur. Certaines décisions publiques, comme le renouvellement du contrat Microsoft à l’Éducation nationale, alors même que le code de l’éducation et les instructions de la DINUM invitaient à d’autres trajectoires. Est-ce un problème de sourcing ? De développement ? Ces situations soulèvent des interrogations. D'autant plus, lorsque le plan d'investissement France 2030 a accompagné des projets de suites collaboratives. Il semble donc légitime d’attendre une visibilité sur la commande. L’évolution des plateformes collaboratives, de simple outil à infrastructure critique, a aussi été un facteur. Elles concentrent les flux d’information et structurent les modes de travail. Leur déploiement ne relève pas seulement da la technique mais d’une transformation des organisations. L’essor de l’intelligence artificielle renforce cette dimension. Ces outils ne se contentent plus d’héberger des données, ils vont les analyser, les structurer et parfois nourrir des systèmes d’IA. Si ces plateformes sont mal sécurisées ou mal sourcées, les risques de fuite ou d’exploitation des données augmentent. 

Quels freins persistent dans l’adoption de ces solutions européennes ? 

Le principal obstacle relève d’un déficit de confiance. On ne peut pas expliquer que nos entreprises ne sont pas au niveau, que nos produits ne sont pas assez innovants, puis s’étonner qu’elles n’aient pas les mêmes budgets, ou les mêmes capacités que des géants dont les chiffres d’affaires équivalent à des PIB d’États. Il faut avoir confiance en notre industrie et la promouvoir. En attendant, ce narratif influence les décisions, même lorsque les solutions existent. Le recours à une solution dominante apparaît comme un choix sécurisant. À l’inverse, une alternative européenne est souvent perçue comme un pari plus incertain, un acte de transgression. Il faut dépasser ce biais culturel. 

Le changement d’usage constitue-t-il un frein majeur ? 

La question des usages mérite d’être relativisée. De nombreuses solutions reposent sur des fonctionnalités standardisées. La signature électronique en offre une illustration simple. Les différentes solutions proposent les mêmes fonctions essentielles : un document, des champs de signature, des destinataires, un circuit. L’adaptation à de nouveaux outils peut même renforcer l’agilité des utilisateurs. Elle contribue à développer des compétences transférables et à diversifier les pratiques. Les enjeux réels apparaissent ailleurs. Derrière des solutions qui semblent anodines, comme la signature électronique, se cachent des volumes importants de données stratégiques. Les documents contractuels, les échanges internes, les relations fournisseurs ou financières transitent par ces plateformes. Leur maîtrise devient un enjeu d’intelligence économique. 

La commande publique joue-t-elle pleinement son rôle dans cette transformation ? 

Le levier demeure sous-exploité. Si la volonté politique s’affirme, sa traduction opérationnelle reste difficile. Les acheteurs ne sont pas toujours formés aux conséquences de leurs choix. Et si on leur demande de prioriser le bas prix, la dimension impact sera, de fait, reléguer au second plan. Mais derrière un tarif, peut se cacher le coût d’une dépendance, d’un engagement long, d’un verrouillage fournisseur, voire d’une manière indirecte de tuer la concurrence. La commande publique, elle, peut servir de validation pour des solutions, favoriser leur adoption à grande échelle et offrir aux éditeurs des références solides pour se développer. Elle constitue aussi un soutien financier direct pour des acteurs encore en croissance. Dans de nombreux pays, les pouvoirs publics invitent les entreprises, les interrogent sur leurs besoins et cherchent à les aider. En France la logique semble inversée. Les acteurs privés doivent d'abord éprouver leurs solutions avant d’être envisagés comme des partenaires potentiels. C’est pourtant une opportunité pour l’État de travailler avec des acteurs capables d’écouter ses besoins spécifiques, de faire évoluer leurs fonctionnalités et de grandir avec lui. 

Pourquoi l’idée d’un manque d’alternatives européennes persiste-elle ? 

La visibilité des acteurs constitue un facteur déterminant. Les marques américaines bénéficient d’une reconnaissance globale, renforcée par des stratégies marketing puissantes. Les acteurs européens souffrent d’une réputation de ringards en manque d’innovation. Pourtant, les opérations de rachat dont elles font l’objet témoignent de leur valeur technologique. Le contexte européen ajoute une complexité supplémentaire. Le marché reste fragmenté, marqué par des différences linguistiques et culturelles. Cette diversité complique la diffusion des solutions à grande échelle. Les habitudes d’achat jouent également un rôle. Le réflexe de se tourner vers des solutions extra-européennes persiste, parfois au détriment d’offres disponibles localement. 

Les solutions européennes sont-elles vraiment plus chères ? 

Le prix est souvent un leurre. Certaines solutions européennes présentent des niveaux de prix comparables. D’autres offrent une meilleure lisibilité sur le long terme. Un prix peut être bas à un moment donné parce qu’il s’inscrit dans une stratégie de bundling ou de verrouillage. Avec les abonnements SaaS, les augmentations annuelles peuvent devenir très lourdes. Quand vous êtes face à un acteur en situation dominante, croire que la négociation restera équilibrée à long terme est illusoire. Le coût réel doit être évalué dans sa globalité. Il inclut les risques de verrouillage, les contraintes contractuelles et les impacts sur la concurrence. La souveraineté numérique se construit, mais elle s’achète aussi. À un moment, si l’on a une ambition, il faut la mettre en musique et assumer les achats qui vont avec.  

L’open source suffit-il à garantir la souveraineté face aux lois d’extraterritorialité ? 

Les lois extraterritoriales ne sont pas théoriques. Elles ont été mises en place pour être utilisées, et la question de la localisation des données devient donc centrale. Lorsqu’une organisation cartographie ses dépendances, elle identifie rapidement ce risque. Le choix des plateformes collaboratives permet alors de le réduire, en limitant l’exposition à ces cadres juridiques, décision après décision. L’open source constitue un levier, mais ne suffit pas à lui seul. Une solution ouverte, si elle est massivement adoptée, peut devenir un standard et recréer une dépendance. La souveraineté ne repose donc pas sur un modèle unique. Elle s’appuie sur un équilibre entre open source, standards ouverts et solutions portées par des acteurs européens, afin de maîtriser ses données et de conserver des relations plus équilibrées avec ses fournisseurs.