La souveraineté numérique face au fantasme des frontières technologiques
Industriels et responsables publics du G7 s’accordent sur une souveraineté numérique fondée sur l'adoption, l'industrie et la coopération plutôt que sur l'autosuffisance technologique.

Clara Chappaz, ambassadrice française pour l'intelligence artificielle et le numérique
Une puce conçue dans un pays, produite dans un autre, hébergée dans un troisième et entraînée sur des données venues du monde entier, la chaîne de valeur de l'intelligence artificielle traverse désormais davantage de frontières qu'elle n'en respecte. Réunis à Paris lors du Tech7, organisé par Numeum dans le cadre de la présidence française du G7, industriels et responsables publics ont tenté de répondre à une question : comment réduire les dépendances stratégiques sans fragmenter davantage l'économie numérique mondiale ? Le sujet a dominé les échanges de la table ronde “Déployer les technologies émergentes dans l'industrie”. Mais aucun intervenant n'a défendu l'autosuffisance technologique. “La souveraineté ne consiste pas à fermer les portes”, a affirmé Clara Chappaz, ambassadrice française pour l'intelligence artificielle et le numérique. Les tensions autour des semi-conducteurs, du cloud ou des modèles d'IA ont replacé la souveraineté au centre des stratégies industrielles. Elles n'ont pas fait disparaître une réalité plus contraignante. Les chaînes de valeur demeurent mondiales. “L'exclusion au nom de la souveraineté n'est pas ce que nous recherchons”, a expliqué Kazushige Nobutani, directeur des affaires internationales de Japan Electronics and Information Technology Industries Association (JEITA). Quelques jours avant le sommet, Clara Chappaz accompagnait Emmanuel Macron au Kenya. La même interrogation y traversait les discussions. Comment éviter de substituer une dépendance à une autre ? “Nous ne regardons ni vers l'Est ni vers l'Ouest. Nous regardons vers l'avant”, a-t-elle rapporté en citant le président kényan William Ruto. Face à la rivalité technologique entre Washington et Pékin, une partie croissante des économies cherche moins à choisir un camp qu'à préserver sa capacité de décision. La souveraineté ne disparaît pas. Elle change de nature.
“Êtes-vous vraiment souverains si les données de vos propres entreprises vous échappent ?”
Le trou d’air de l’adoption
Cette nouvelle lecture de la souveraineté ramène rapidement aux entreprises. Réduire une dépendance ne consiste pas uniquement à sécuriser une infrastructure ou à localiser une capacité de calcul. Encore faut-il disposer d'une économie capable d'utiliser les technologies disponibles. En Italie, l'adoption de l'intelligence artificielle a doublé entre 2024 et 2025. La progression paraît spectaculaire. Elle laisse pourtant plus de quatre entreprises sur cinq à l'écart. Le pays demeure sous la moyenne européenne. “La compétitivité constitue un moteur de souveraineté”, a soutenu Carlo Didonè, responsable des affaires publiques d'Anitec-Assinform, l'association italienne des entreprises du numérique. Une technologie qui ne pénètre pas les organisations ne produit ni gains de productivité, ni nouveaux services, ni données exploitables à grande échelle. “Êtes-vous vraiment souverains si les données de vos propres entreprises vous échappent ?”, a-t-il interrogé. Une économie qui adopte peu le cloud, l'IA ou l'analyse avancée produit mécaniquement moins de données stratégiques et valorise moins celles qu'elle génère. La dépendance ne provient donc pas uniquement des fournisseurs étrangers. Elle peut aussi résulter d'un déficit d'appropriation. Le constat dépasse largement l'Italie, et ce jusqu’en outre-Atlantique. “Nous restons très en retard sur l'adoption de l'IA”, a reconnu Sylvie Ouellette, présidente & cofondatrice de Versatil et administratrice de Tech Nation Canada. Une technologie ne renforce la souveraineté qu'à partir du moment où elle transforme effectivement les pratiques des entreprises.
Le grand écart entre innovation et industrialisation
Utiliser une technologie ne suffit pas à créer une filière. Entre une technologie adoptée et une technologie industrialisée, l'écart reste considérable. “Il y a vingt ans, nous avons testé un réseau neuronal pour gérer les commandes de viande fraîche”, a raconté Robin Hermann, directeur technologique du groupe Schwarz, propriétaire notamment de Lidl et Kaufland. Les résultats se sont révélés décevants. Les modèles statistiques traditionnels faisaient mieux. Le projet a donc été abandonné. Deux décennies plus tard, les mêmes technologies reviennent au cœur des opérations. Entre-temps, les capacités de calcul ont progressé, les volumes de données ont explosé et les modèles ont gagné en maturité. L'exemple rappelle une évidence souvent oubliée dans l'emballement actuel autour de l'IA générative. Une innovation ne devient pas une capacité industrielle du jour au lendemain. “Nous expérimentons beaucoup. Souvent, ces expérimentations n'atteignent jamais la production”, a observé Robin Hermann. Le dirigeant allemand a également décrit une expérimentation menée auprès de plusieurs équipes de développement logiciel. Tous les outils d'intelligence artificielle étaient autorisés. Une seule interdiction demeurait. “Vous pouvez tout faire, sauf écrire du code vous-mêmes”, a-t-il expliqué. L'objectif consistait plus à observer ses effets sur l'organisation du travail qu’à évaluer la technologie. Les modèles progressent rapidement. Les entreprises, elles, doivent adapter leurs processus, former leurs équipes et faire évoluer leurs modes de gouvernance. “Les entreprises savent que les opportunités existent mais elles ne savent pas toujours par où commencer”, a rappelé Sylvie Ouellette. La course à l'IA se joue autant dans les organisations que dans les laboratoires.
Les subventions ne signent pas de contrats
Alors, si les entreprises ne peuvent pas résoudre seules les difficultés d'adoption et d'industrialisation, le rôle des pouvoirs publics a fini par s’imposé de lui-même dans les échanges. Du Chips Act européen aux 54 milliards d'euros mobilisés par France 2030, les gouvernements ont engagé des moyens considérables pour renforcer leurs capacités technologiques. Les participants ont pourtant insisté sur un autre levier. Le marché. “Essayons les petites startups. Essayons les alternatives locales”, a plaidé Robin Herrmann. Son appel vise directement les politiques d'achat public. Les administrations recherchent légitimement des fournisseurs éprouvés. Cette logique favorise aussi les acteurs déjà dominants. “Le gouvernement peut créer un marché important pour les PME comme pour les grandes entreprises en utilisant les technologies les plus récentes”, a expliqué Kazushige Nobutani. Le sujet concerne directement la souveraineté. Une entreprise survit rarement grâce aux subventions. Elle grandit grâce à ses clients. Clara Chappaz l'a résumé sans détour. “Je pense que toutes les entreprises préféreraient dix mille euros de revenus à un euro d'argent public”, a-t-elle lancé. Les États disposent déjà de budgets numériques considérables. Une partie de leur capacité d'action réside désormais dans leurs choix d'achat. Les échanges du Tech7 ont éloigné le débat d'une souveraineté mesurée au nombre de data center ou de milliards investis. Elle prend aussi la forme d'un marché capable de faire émerger ses propres fournisseurs.





