Pour la région Ile-de-France, souveraineté doit rimer avec interopérabilité et réversibilité

Sur la souveraineté numérique, l'Île-de-France privilégie les acteurs nationaux tout en restant pragmatique. Bernard Giry, DGA Transformation Numérique, fait le point.

Publié et mis à jour le 15 juillet 20265 min de lecture
Pour la région Ile-de-France, souveraineté doit rimer avec interopérabilité et réversibilité

Un budget annuel d’environ 5 milliards d’euros, 11 000 agents, 470 lycées publics à gérer… La région Ile-de-France est un grand paquebot qui, par ses arbitrages et le soutien aux acteurs locaux, entend défendre une certaine idée de la souveraineté numérique. À la manœuvre, on trouve le pôle Transformation numérique. Ce pôle englobe la DSI, la direction de la data et IA, la direction du numérique et la cybersécurité. Il emploie environ 120 collaborateurs, auxquels s’ajoutent près de 80 personnes chez les prestataires. Bernard Giry, son directeur général adjoint, dresse un bilan d’étape des actions entreprises.

Quels sont les grands principes qui dictent votre stratégie de souveraineté numérique ?

Elle s’inscrit dans une trajectoire progressive, contrainte par les limites budgétaires et le poids des systèmes existants. Les changements d’application et les renouvellements de marché sont des moments opportuns pour réduire notre dépendance technologique.

De ce fait, le « sourcing » des fournisseurs est un enjeu clé. A minima, 50 % de nos investissements doivent bénéficier à des acteurs français et européens. Nous menons tout un travail d’identification des acteurs nationaux capables de répondre à nos besoins. Pour autant, l’approche est nécessairement hybride. Il serait illusoire de penser que nous puissions être indépendants à 100 %.

Nous sommes confrontés à des enjeux de souveraineté mais aussi de continuité des services publics. L’objectif ne consiste pas à remplacer une dépendance à des acteurs extra-européens par une nouvelle dépendance à un acteur français ou européen unique.

La souveraineté numérique doit s’accompagner d’exigences fortes en matière d’interopérabilité et de réversibilité. Lorsque la région confie ses données à un fournisseur, elle doit pouvoir les récupérer facilement, par API, sans surcoûts ni « droit de péage ». Elle ne doit pas non plus subir des hausses tarifaires inconsidérées.

La région travaille avec des éditeurs spécialisés dans le secteur public, comme MGDIS ou Atexo, dans le cadre d’un dialogue exigeant. Fragmenté, le marché français du logiciel gagnerait à se consolider afin de renforcer la capacité d’investissement des éditeurs et d’améliorer l’interopérabilité de leurs solutions. Actuellement, ce sont les collectivités qui financent la feuille de route R&D des éditeurs spécialisés français. »

Quelles sont les contraintes spécifiques de la région ?

« La région gère deux systèmes d’information aux finalités, aux budgets et aux temporalités différentes. Le système d’information du siège repose toujours sur Microsoft 365. La région fait également appel à des solutions souveraines comme Pigment, outil de planification financière dédié au secteur public, Coriolis d’Atos pour la gestion financière, ou Board of Cyber pour les enjeux de cybersécurité.

L’autre système d’information concerne les 470 lycées franciliens. Pour les outils destinés aux élèves et aux enseignants, la région structure sa démarche autour de plusieurs briques souveraines. Il y a tout d’abord la partie « Vie scolaire » (gestion des emplois du temps, notes, échanges parents-professeurs). Elle est gérée par Pronote, solution proposée par Index Education, filiale de Docaposte. Pronote a été généralisé à l’ensemble des lycées.

Depuis la rentrée 2025, la région met à disposition des lycéens et enseignants des manuels numériques libres de droits, conçus par des professeurs et inspecteurs de l’Éducation nationale, et accessibles gratuitement sur Pearltrees, un agrégateur de contenus. Ces ressources pédagogiques sont couplées à des technologies IA, comme celle d’EvidenceB, pour personnaliser les apprentissages.

Nous avons retenu Worldline, rachetée depuis par Magellan Partners, pour la gestion des identités et l’ENT (espace numérique de travail). Enfin, pour le « drive », nous avons choisi la startup française Leviia qui intègre et développe NextCloud, une plateforme open source allemande de partage de fichiers et de travail collaboratif.

Où en êtes-vous dans votre plan de sortie des solutions Microsoft ?

Depuis septembre 2025, les comptes Microsoft 365 sont progressivement fermés dans les lycées franciliens, au profit du cloud de Leviia pour le stockage. L’infrastructure cloud est hébergée chez Free Pro.

La région cherche à réduire sa dépendance à Microsoft dans les lycées, mais sans viser une rupture totale. La suite Office est proposée aux élèves et aux enseignants à côté de LibreOffice. Les lycéens seront amenés à travailler demain, en milieu professionnel, avec Word et Excel.

Les classes et les salles informatiques restent aujourd’hui largement équipées de PC sous Windows. La région ne dispose pas de la capacité opérationnelle pour basculer vers Linux. Nous fournissons, en revanche, des Chromebook aux élèves.

En tant qu’acteur public, vous évoquez l’importance du levier de la mutualisation…

La région travaille à une stratégie « move to cloud » des lycées franciliens. Les données seront hébergées dans le datacenter public communautaire géré par le syndicat mixte Val d’Oise Numérique. Ce datacenter régional mutualisé est déjà utilisé par d’autres acteurs publics, comme l’Inserm, l’ARS Ile-de-France ou l’université Cergy Paris, regroupés au sein du GIE d'Infogérance Publique Communautaire (GIPC).

Toujours dans cet effort de mutualisation, la région Île-de-France a pris une initiative intéressante dans le domaine de la cybersécurité avec Board of Cyber. Plus de 200 collectivités franciliennes de plus de 30 000 habitants sont concernées par la mise en conformité à la directive européenne NIS 2. Il s’agit de mutualiser la gestion des risques cyber fournisseurs. Dès la première année, la base devrait référencer 500 fournisseurs pour ensuite atteindre 3 000 ou 4 000 fournisseurs analysés.

Quels sont les choix opérés dans le domaine de l’intelligence artificielle ?

En matière d’IA, la région privilégie des briques souveraines ou open source, avec des acteurs comme LightOn et Beewant, et un hébergement qualifié SecNumCloud avec Scaleway. Dans une approche multi-modèles adaptée aux cas d’usage, nous conservons la capacité de proposer, si nécessaire, des modèles comme ceux d’Anthropic ou d’OpenAI.

Les arbitrages portent notamment sur les performances et les coûts. La forte variabilité des prix interroge sur les futurs coûts de l’IA. Nous explorons les sujets liés à l’IA agentique, avec une attention particulière portée à son coût et son mode d’hébergement. Par ailleurs, cela suppose au préalable une structuration de nos bases de connaissances.

Dans un contexte d’argent public contraint, la région doit justifier le recours à l’IA par des objectifs clairs : améliorer le service rendu aux usagers ou résoudre des problèmes de productivité. Parmi les cas d’usage envisagés pour l’IA figure l’aide à l’instruction des subventions, afin de s’assurer de la viabilité financière des structures bénéficiaires.

En matière de souveraineté numérique, la région a aussi un rôle de soutien à la filière industrielle. A la dernière édition de VivaTech, elle a annoncé soutenir financièrement l’alliance entre le fournisseur cloud français Scaleway, le fabricant de puces électroniques francilien VSORA et ZML, éditeur d’une solution logicielle dédiée à l’inférence des modèles d’IA. Objectif : couvrir toute la chaîne de valeur de l’IA, des processeurs jusqu’aux capacités de calcul dans le cloud.