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"Avec Eurocommons, nous créons des coalitions de confiance pour faire émerger des alternatives à l'échelle"

Le 1er juillet, le groupe Caisse des Dépôts réunit près de 400 contributeurs pour son TechSprint, lancement opérationnel des Eurocommons. Aymeril Hoang, qui dirige l'initiative, explique l'importance de ce moment pour les DSI européennes.

Publié et mis à jour le 30 juin 20269 min de lecture
"Avec Eurocommons, nous créons des coalitions de confiance pour faire émerger des alternatives à l'échelle"

Que sont les Eurocommons et qu'est-ce qui a conduit à leur création ?

L’origine d’Eurocommons remonte à une série de discussions menées tout au long de l’année dernière entre plusieurs acteurs : la Caisse des Dépôts, sa DSI Groupe, le Cigref, le Comité stratégique de filière Numérique, mais aussi les fondateurs de l’Indice de Résilience Numérique (IRM). Tous partageaient une même interrogation : comment identifier et réduire les dépendances numériques des grandes organisations européennes ?

Dans le même temps, la Caisse des Dépôts élaborait sa feuille de route Horizon Numérique 2030. C’est dans ce contexte qu’a émergé une mission très particulière : contribuer à faire émerger une chaîne de valeur numérique indépendante en Europe, au service de la réduction des dépendances numériques, en s’appuyant sur les communs numériques et l’open source. Cette mission était à la fois très claire dans son objectif et totalement ouverte dans sa mise en œuvre. Il y avait un mandat, mais quasiment une feuille blanche pour agir. Tout était à inventer.

Le constat est celui de la difficulté d’avoir des outils concrets à disposition pour aider à lutter contre les dépendances technologiques ?

Le constat de départ est relativement simple. D’un côté, l’open source regorge de talents, d’innovations et de réussites industrielles majeures. Des technologies comme Kubernetes démontrent qu’il est possible de bâtir des standards mondiaux sur ce modèle. De l’autre, les grandes organisations européennes continuent rarement à s’appuyer sur ces approches à une échelle réellement industrielle. Pourtant, lorsqu’on regarde certains secteurs, le paradoxe est frappant. Des champions dont le numérique constitue le cœur du métier ont déjà construit une grande partie de leurs infrastructures sur des briques open source, notamment pour des raisons de résilience et d’indépendance. Les alternatives existent donc. Ce qui manque, c’est leur généralisation.

Nous sommes aujourd’hui dans une situation qui renvoie à « l’équilibre de Nash ». Chacun agit rationnellement à son niveau, mais c’est sous-optimal et collectivement nous n’exploitons pas le potentiel de coopération qui permettrait de franchir un cap. Eurocommons est né de cette conviction : il faut rapprocher deux mondes qui se connaissent encore mal, celui des grandes DSI et celui des communautés open source. L’enjeu n’est pas seulement de financer des projets. Il s’agit de créer un véritable écosystème de confiance permettant à l’offre et à la demande de se structurer ensemble. Dès le départ, deux principes se sont donc imposés. D’abord, l’initiative devait être européenne, pour vraiment être à l’échelle. Ensuite, elle devait être guidée par la demande structurante des grandes organisations, car ce sont elles qui disposent de la capacité de structurer un marché et d’entraîner ces effets d’échelle.

Quels sont les points bloquants pour ce rapprochement ?

Le premier frein est probablement culturel. Beaucoup de grandes organisations considèrent encore que l’open source n’est pas réellement conçu pour elles. Cette perception ne correspond pourtant pas toujours à la réalité de leurs propres infrastructures numériques.

Le deuxième obstacle concerne le modèle économique. Nous rencontrons régulièrement des acteurs qui développent des composants utilisés par de grandes entreprises mais qui peinent malgré tout à assurer leur pérennité financière. L’idée selon laquelle l’open source serait « gratuit » continue à produire des effets très négatifs. Les logiciels libres ont un coût de développement, de maintenance, de gouvernance et d’industrialisation. Tant que cette réalité n’est pas pleinement reconnue, il reste difficile de construire des filières solides.

Un autre sujet majeur réside dans l’absence de coopération structurée entre les différentes parties prenantes. Les grandes DSI et les communautés open source fonctionnent souvent comme deux forteresses qui s’ignorent. Chacune a ses contraintes, ses objectifs et ses modes de fonctionnement. Pourtant, aucune ne peut véritablement réussir sans l’autre. L’enjeu consiste à faire émerger des besoins communs. Dès que l’on réunit des utilisateurs, chacun arrive avec ses priorités et ses spécificités. Le risque est alors de produire une infinité de demandes incompatibles entre elles. Or, pour atteindre une masse critique, il faut parvenir à identifier des dénominateurs communs suffisamment larges pour justifier des investissements collectifs.

Enfin, il ne suffit pas de soutenir l’offre. Beaucoup d’initiatives passées ont déjà financé des projets innovants ou des start-up prometteuses. La question est désormais différente : comment créer les conditions d’une rencontre durable entre une demande structurée et une offre capable de répondre à cette demande ?

C’est la promesse du TechSprint qui se tiendra le 1er juillet ?

L’objectif n’est pas d’organiser une conférence supplémentaire, ni un cercle de réflexion. Les participants ne viennent pas pour écouter des présentations ou débattre de principes généraux. Ils viennent pour travailler.

La première ambition consiste à faire émerger des coalitions de DSI capables d’exprimer des besoins collectifs. Si plusieurs organisations parviennent à converger sur certaines priorités, elles peuvent alors envoyer un signal beaucoup plus fort à l’écosystème technologique et contribuer à structurer une offre adaptée.

Mais cela ne suffit pas. Il faut également traiter les questions de gouvernance, de confiance et de modèle économique. Si ces sujets ne sont pas résolus, les initiatives resteront fragmentées et peineront à passer à l’échelle.

Le rôle de la Caisse des Dépôts est donc d’apporter des moyens de coordination et des mécanismes de financement adaptés. Sur ce type de projets collectifs, la coordination est une fonction essentielle. Il faut organiser les échanges, maintenir l’alignement entre les acteurs et accompagner les trajectoires de transformation. Il faut également reconnaître une réalité économique : les migrations vers des alternatives ouvertes ont un coût. Les organisations doivent souvent continuer à financer leurs solutions existantes tout en investissant dans de nouvelles trajectoires. Ce double effort doit être accompagné.

À qui s'adresse ce TechSprint et comment va-t-il se dérouler ?

Le TechSprint du 1er juillet s’adresse à la fois aux décideurs et aux opérationnels. Il réunit des représentants de grandes DSI, mais aussi des acteurs de l’écosystème open source, des éditeurs, des intégrateurs et d’autres parties prenantes concernées par la réduction des dépendances numériques. L’enjeu de la journée est double. D’une part, permettre aux participants de s’approprier l’ambition d’Eurocommons. D’autre part, leur démontrer que cette démarche peut produire des résultats concrets rapidement.

Les ateliers ont été conçus pour favoriser un travail collectif autour de besoins réels. Les participants devront confronter leurs priorités, identifier les convergences possibles et apprendre à coopérer. Cette coopération constitue probablement le principal enjeu de la rencontre. L’objectif n’est pas de faire émerger un projet unique ni de disperser les efforts sur des centaines de sujets différents. Il s’agit plutôt de constituer des grappes d’acteurs partageant des préoccupations communes et prêts à avancer ensemble. Ces premiers regroupements pourront ensuite être élargis, enrichis et ouverts à d’autres organisations. C’est ainsi que pourra progressivement se construire une dynamique durable.

Vous pensez que les grandes organisations sont capables d'agir ensemble sur des sujets clivants comme celui des dépendances technologiques ? A-t-on déjà des exemples ?

Des exemples existent déjà. Les plus visibles sont souvent issus du monde de l'open source lui-même. Kubernetes est devenu un standard mondial grâce à une gouvernance collective. De grandes entreprises technologiques comme Meta ont elles aussi fait le choix d'ouvrir certains composants stratégiques afin de fédérer des communautés de développement. Même des acteurs disposant de moyens considérables ont compris qu'ils avaient intérêt à coopérer sur des biens numériques non rivaux plutôt qu'à tout développer seuls. Le défi est désormais de transposer cette logique à l'échelle des grandes organisations européennes. Bien sûr, coopérer à quatre champions américains est plus simple que coopérer à plusieurs centaines d'acteurs. Mais c'est précisément cette capacité qu'il faut construire.

Concrètement, qu'est-ce qui doit ressortir de cette rencontre ? Si on fait un "fast-forward" en janvier 2027 : où en sera-t-on ?

En janvier 2027, nous devrons disposer de premiers résultats tangibles. L'objectif n'est évidemment pas d'avoir achevé les grands programmes de migration. Certains chantiers demanderont plusieurs années. En revanche, nous devons avoir identifié des cas d'usage concrets, constitué des coalitions opérationnelles et engagé les premiers financements. Les premiers décaissements devront avoir eu lieu et les premiers développements devront être lancés.

À ce stade, le véritable indicateur de réussite sera que la dynamique ait pris. Si les premiers projets produisent des résultats visibles, ils permettront d'entraîner de nouveaux participants et de faire grandir progressivement les différentes coalitions. Nous voulons également que les règles du jeu deviennent beaucoup plus lisibles dans les prochaines semaines. Aujourd'hui encore, certains éditeurs nous disent qu'ils ne comprennent pas exactement ce qu'est Eurocommons ou hésitent à investir du temps dans une nouvelle initiative. Notre objectif est qu'ils s'approprient pleinement la démarche. Nous leur disons : venez avec vos idées !

Eurocommons n'a pas vocation à devenir un nouveau guichet administratif. Nous ne voulons pas construire un dispositif rigide dans lequel chaque projet devrait entrer dans une seule catégorie bien précise. À partir du moment où une demande est crédible, portée par plusieurs organisations, susceptible de produire un commun numérique et de déboucher sur une adoption large, nous voulons être capables d'accompagner des modèles très différents.

Obtenir ces résultats suppose d'embarquer simultanément les COMEX et les équipes opérationnelles. Les orientations stratégiques n'ont de valeur que si elles se traduisent dans les projets. À l'inverse, les initiatives techniques ne peuvent produire des effets durables sans un engagement clair de la gouvernance.

À quel point est-il important que le sujet ne se limite pas au périmètre français et qu'il puisse être porté au niveau européen ? Est-ce un défi pour la Caisse des Dépôts par rapport à vos habitudes ?

La dimension européenne est indispensable. Si nous restons à une échelle nationale, nous n'atteindrons jamais la masse critique nécessaire pour structurer durablement une offre alternative. Et c’est effectivement une évolution importante pour la Caisse des Dépôts, dont les interventions relèvent traditionnellement d'un mandat français. Avec Eurocommons, nous assumons dès le départ une ambition européenne, tout en cherchant à coopérer avec des initiatives déjà existantes.

Nous échangeons notamment avec plusieurs partenaires européens qui poursuivent des objectifs proches, comme la Sovereign Tech Agency en Allemagne ou encore les équipes qui travaillent autour du futur Digital Commons EDIC soutenu par la Commission européenne. Il ne s'agit pas de repartir de zéro ni de dupliquer ce qui existe déjà, mais de créer des complémentarités.

La principale spécificité d'Eurocommons réside dans son approche. Beaucoup de dispositifs existants soutiennent prioritairement l'offre : ils financent des start-up, des technologies ou des projets prometteurs en faisant le pari que le marché suivra. Nous prenons le problème dans l'autre sens. Notre point de départ est la demande. Nous cherchons d'abord à qualifier des besoins communs exprimés par les grandes organisations, puis à faire émerger les communs numériques capables d'y répondre. Cette approche est particulièrement adaptée aux enjeux de migration vers des alternatives ouvertes, parce que les besoins fonctionnels sont déjà connus.

L'Europe est le premier espace de coopération pertinent, mais l'ambition ne s'arrête pas là. Nous échangeons déjà avec des acteurs internationaux qui partagent cette même philosophie. L'enjeu n'est pas de construire une coalition exclusivement européenne, mais de rassembler tous ceux qui considèrent que certaines infrastructures numériques gagnent à être développées de manière coopérative plutôt que dans une logique de domination technologique.

Eurocommons n'a pas vocation à être toujours porté par la Caisse des Dépôts. Comme la French Tech à son lancement, l'ambition est de créer un mouvement. Si, dans quelques années, Eurocommons devient le réflexe naturel des grandes DSI européennes lorsqu'elles souhaitent construire ensemble des communs numériques largement adoptés, alors nous aurons atteint notre objectif.