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Et si Trump imposait un embargo numérique à l’Europe…

Dans un livre mêlant fiction et dépendances numériques, les cofondateurs d’Oodrive imaginent un « kill switch » américain et esquissent une voie vers l’indépendance.

Publié le 16 avr.

Lecture 5 min.

« Une décision historique et lourde de conséquences vient bouleverser les relations entre les États-Unis et l'Union européenne. » Dans un article fiction, posté sur LinkedIn en janvier 2025, Henri d’Agrain, délégué général du Cigref, imagine que le président Trump impose un embargo numérique au Danemark pour forcer le royaume à lui céder le Groenland. Un simple décret présidentiel avec effet immédiat suffit à interdire à toutes les entreprises américaines de la tech de continuer à fournir leurs services auprès de ce pays pourtant membre de l’OTAN.

Administrations publiques à l’arrêt, hôpitaux fonctionnant en mode dégradé, entreprises coupées de leurs outils de gestion, services bancaires indisponibles… Les effets sont immédiats et multiples. « Cette crise expose cruellement le caractère systémique des dépendances numériques des États européens et de leur économie à l’égard des technologies américaines », note Henri d’Agrain sous la plume d’un journaliste fictif.

Un pays mis hors circuit

Ce récit a été l’élément déclencheur pour les auteurs du livre « Black-Out » qui paraîtra le 23 avril aux éditions Le Cherche Midi. Cofondateurs d’Oodrive, éditeur français de solutions de collaboration de confiance, Stanislas de Rémur et Cédric Mermilliod ont, à leur tour, exploré la voie de la fiction pour décrire les conséquences d’un « kill switch » à la mode trumpiste.

Durant la première partie introductive de leur ouvrage, on suit, heure par heure, la journée de Français mis « hors ligne ». Une famille se retrouve bloquée sur l’autoroute avec leur Tesla de location qui ne démarre plus, le personnel soignant du

services d’urgences d’un CHU retourne aux formulaires papier, un avocat ne peut plaider au tribunal faute de pouvoir produire les preuves innocentant son client, une DRH ne parvient pas à boucler la paie.

Ce qui semblait imaginable venant d’un pays allié comme les Etats-Unis devient possible avec le caractère imprévisible et belliqueux de l’actuel locataire de la Maison Blanche. Juge à la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye, Nicolas Guillou peut en témoigner. Il a été placé sous sanction américaine pour avoir approuvé un mandat d’arrêt contre le Premier ministre israélien. Du jour au lendemain, ce Français de 50 ans a été privé de l'accès aux services de plateformes américaines, comme PayPal, Airbnb ou Booking, mais aussi de tout moyen de paiement de type Visa ou Mastercard.

Résilience technique et économique

La deuxième partie du livre rompt avec la forme romanesque pour adopter le ton de l’essai économique et géopolitique. Les deux auteurs dressent tout d’abord un état des lieux de nos dépendances numériques. « Plus de 80 % des données des entreprises européennes transitent par des infrastructures soumises au droit américain ou sont hébergées sur celles-ci », rappellent-t-ils.

Au-delà du risque de kill switch, cette dépendance expose les organisations européennes au bon vouloir des stratégies tarifaires de fournisseurs en position dominante. Pour Stanislas de Rémur, les fortes hausses consécutives au rachat de VMware par Broadcom témoignent de ce « pricing power ». « La résilience n’est pas seulement technique, elles est aussi économique ».

Dans cette quête vers l’autonomie, il s’agit, pour, Cédric Mermilliod, « non seulement de trouver la meilleure solution alternative mais aussi de choisir entre un ensemble de possibilités. » Si le fait de disposer deux prestataires pour un même service peut paraitre incongru, il fait le parallèle avec le monde des télécoms où les entreprises disposent fréquemment d’un second lien réseau en backup. Cette redondance permet de basculer rapidement d’une solution à une autre, en cas de panne ou de cyberattaque.

Pour « une transformation culturelle »

Le livre ne se contente pas de déplorer notre état de dépendance, il donne des conseils pratiques pour en sortir. Comme on n’améliore que ce qu’on mesure, un focus est consacré à l’Indice de résilience numérique (IRN) qui permet de poser diagnostic à 360° sur l’état de la dépendance ou de l’autonomie technologique d’une organisation. Ensuite, dans le choix d’une solution cloud, les dirigeants d’Oodrive mettent avant la qualification SecNumCloud, « le label le plus exigeant en Europe pour les services cloud. » Ils prêchent, en cela, pour leur paroisse, l’éditeur français ayant été la première entreprise qualifiée en 2019.

« La souveraineté numérique ne se décrète pas, elle se construit », soutiennent les auteurs. Pour faire émerger des champions européens, ils plaident pour « une transformation culturelle » qui permettrait de valoriser le rôle de la tech dès l’école primaire, mais aussi dans les médias ou dans le monde politique. Au niveau européen, ils préconisent d’assumer une préférence communautaire dans la commande publique, via une sorte de Buy European Act.

Le régulateur européen a aussi un rôle clé pour flécher les investissements. Les deux dirigeants se disent vigilants sur les décisions à venir de la Commission européenne. Alors que le principe d’une immunité aux lois extraterritoriales semble enterré dans le cadre du futur EUCS, le schéma européen de certification des services cloud, il pourrait renaître à l’occasion de la loi Cloud and AI Development Act (CAIDA), présentée fin mai.