La Caisse des Dépôts, porte-étendard de la souveraineté numérique européenne
Par ses choix technologiques et son rôle moteur dans le numérique, l’établissement veut réduire les dépendances. Un plan mobilisera 18 Md€ d’ici 2030.
Publié le 25 mars Lecture 7 min.
Catherine Mayenobe, directrice des opérations et du pilotage de la transformation opérationnelle de la Caisse des Dépôts : « La transition vers des solution souveraines doit rester maîtrisable et pilotable dans une stratégie globale d’entreprise. »
―Agence REA18 milliards d’euros. Le financement qu’entend mobiliser d’ici 2030 le groupe Caisse des Dépôts est inédit. Inédit par son montant et par sa double ambition. Présenté fin février, son plan stratégique, Horizon Numérique 2030, prévoit non seulement d’accélérer la transformation numérique de l’économie française et européenne mais aussi de renforcer l’autonomie stratégique du Vieux Continent. « Avec ce plan d’action, le groupe Caisse des Dépôts passe à l’offensive, affirme Olivier Sichel, son directeur général. L’Europe ne peut plus subir la compétition technologique mondiale : la souveraineté numérique est un impératif stratégique. »
Le plan se décline en six priorités. La première consiste à faire émerger des champions européens du numérique, en introduisant en Bourse cinq à dix entreprises digitales sur la période. « Peu d’acteurs passent ce cap décisif, constate Catherine Mayenobe, directrice générale déléguée et directrice des opérations et du pilotage de la transformation opérationnelle de la Caisse des Dépôts. Il s’avère crucial de veiller à ce que ces futurs champions restent sur le continent et contribuent, par leur position de chef de file, à dynamiser l’écosystème des startups. »
Une alternative européenne à Active Directory
Le deuxième axe d’action vise à assembler une chaîne de valeur numérique européenne. « L’objectif est de constituer un stack de bout en bout, répondant aux impératifs d’autonomie stratégique, par la création de communs numériques et de briques d’infrastructures répondant aux standards de l’open source, poursuit Catherine Mayenobe. Nous sommes déjà en discussion avec les équivalents du Cigref en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas. Ils sont mobilisés sur des projets concrets, comme le développement d’une alternative à Active Directory, un sujet majeur qui explique notre dépendance actuelle à Microsoft.
Le troisième pilier du plan positionne le groupe en tant que leader des solutions numériques. La Caisse des Dépôts entend jouer, cette fois, un rôle d’opérateur de solutions métiers critiques, déployées à grande échelle, auprès des acteurs publics et des professions réglementées, dans les secteurs de l’éducation, du juridique ou de la santé. « Nous avons déjà cette expérience avec Docaposte, au sein du groupe La Poste, ou Doctolib, société financée par Bpifrance », rappelle Catherine Mayenobe.
La quatrième priorité vise à accélérer la transition numérique des territoires. « Après avoir déployé la fibre optique, l’étape suivante est d’aider les territoires à définir leur stratégie numérique et à valoriser leurs données », note la dirigeante. La cinquième piste consiste à « booster » la transformation numérique des PME et ETI, dans le prolongement des actions déjà entreprises par Bpifrance, afin d’accélérer l’adoption de l’IA et de renforcer leur résilience par des dispositifs de cybersécurité.
Enfin, il s’agit de rendre les Français acteurs de leur quotidien numérique. « Nous proposons déjà des solutions de confiance comme Pronote ou l’identité numérique de Docaposte », fait observer Catherine Mayenobe. La Caisse des Dépôts lutte, par ailleurs, contre l’exclusion numérique, qui concerne environ 30 % de la population, au travers du Compte personnel de formation et du réseau des maisons France services qui accompagne les Français dans leurs démarches administratives.
La commande publique, levier de souveraineté
Par devoir d’exemplarité, la Caisse des Dépôt entend défendre, en interne, cette vision souveraine du numérique. Le parcours de son directeur général plaide dans ce sens. Olivier Sichel a fait partie de l’équipe fondatrice de Wanadoo, société qu’il a dirigée, avant de créer le comparateur de prix LeGuide.com. L’énarque préside également Digital New Deal, un think tank qui éclaire la société sur les enjeux du numérique.
Sous son mandat, l’établissement public se donne pour ambition d’avancer vers un numérique souverain, durable et performant grâce à une approche fédérée. « Il s’agit d’apprendre des expériences des autres entités du groupe et de favoriser le partage des bonnes pratiques », précise Catherine Mayenobe. L’enjeu de souveraineté se concrétise également par ses choix technologiques. « Le meilleur moyen d’accompagner nos champions du numérique passe par la commande », estime celle qui, par ses fonctions, anime la filière IT, IA et data du groupe, formant une communauté d'environ 8 000 collaborateurs.
Le partenariat avec Mistral AI est, à cet égard, emblématique. L’institution plus que bicentenaire est à la fois cliente des solutions du fleuron français et le soutient financièrement dans son développement depuis sa création. En septembre, Bpifrance a participé à la troisième levée de fonds de Mistral AI de 1,7 milliard d’euros.
Appel d’offres XXL
« Ce partenariat s’inscrit dans une démarche plus globale visant à encourager les technologies européennes face à l’omniprésence des acteurs étrangers dans le secteur de la tech », justifie Catherine Mayenobe. Fin 2025, le groupe lançait un appel d’offres XXL pour ses besoins propres et ceux d’une vingtaine d’entités ou filiales, dont CNP Assurances, Icade ou La Banque Postale.
Ce marché, « le plus important depuis 2020 », porte sur un catalogue de solutions d’intelligence artificielle et de capacités de calcul (GPU). C’est l’ESN Sopra Steria qui a été retenue, en cotraitance avec Computacenter. D’une durée maximale de quatre ans cet accord-cadre sur l’IA représente un montant cumulé pouvant atteindre 140 millions d’euros HT.
Selon le communiqué de presse publiée par Sopra Steria, les entités du groupement d’achats bénéficieront d’assistants métiers, d’agents spécialisés (RH, achats, sécurité), de solutions de recherche documentaire (RAG) et d’analyse augmentée de contrats ou encore de plateformes d’orchestration d’agents dans « des environnements critiques et fortement régulés » (SecNumCloud).
« Les premiers cas d’usage portent sur la relation client, la lutte contre la fraude ou la conformité comptable », justifie Catherine Mayenobe. Pour conserver une maîtrise complète de la chaîne de données, l’établissement public a, par ailleurs, sélectionné la plateforme de Dataiku, autre entreprise financée par Bpifrance.
« On n’améliore que ce qu’on mesure »
Si ces choix technologiques préparent l’avenir numérique de la Caisse des Dépôts, elle doit aussi composer avec son existant. « La transition vers des solution souveraines doit rester maîtrisable et pilotable dans une stratégie globale d’entreprise, estime Catherine Mayenobe. Une direction générale ne peut demander à sa DSI de changer immédiatement tout le système d’information. Comme on n’améliore que ce qu’on mesure, dresser un chemin vers la souveraineté nécessite au préalable une prise de conscience de notre dépendance. »
Lancé aux côtés de CMA-CGM, de la Maif, de la SNCF, du groupe ADP ou d’Orange, l’indice de résilience numérique (IRN) répond à cet objectif. L’IRN pose un diagnostic à 360° sur l’état de la dépendance ou de l’autonomie technologique d’une organisation selon différents critères comme la nationalité des fournisseurs, le cadre juridique applicable ou l’existence de compétences internes permettant la réversibilité ou la portabilité de ces technologies.
Ce référentiel open source, sous licence Creative Commons, se présente visuellement sous la forme d’un radar. Il comprend huit axes, établis selon des scores de 0 à 100, correspondant à la résilience opérationnelle de l’organisation, son degré d’adoption de technologies « ouvertes » ou la diversification des fournisseurs IT. Le suivi de cette démarche sera assuré par l’aDRI (Association for Digital Resilience Initiative), une association loi 1901, dont Olivier Sichel est le président d’honneur.
A la Caisse des Dépôts, « le déploiement de l’IRN s’opérera selon la grille d’analyse de DORA, complète Catherine Mayenobe. Le règlement européen permettra de mettre en évidence nos processus majeurs les plus critiques ». D’ores et déjà, la dirigeante a une petite idée du diagnostic. « Nous savons déjà que 50 % de nos applications métiers sont développées par des éditeurs européens comme les sociétés françaises Sopra et Murex. En revanche, nous dépendons encore pour nos couches d’infrastructures d’acteurs non-européens ». Le chemin vers l’indépendance numérique est tracé.

