Souveraineté numérique : la France doit cesser de jouer les bons élèves

La France se retrouve piégée par sa propre naïveté numérique estime Easyvista, dans une tribune rédigée dans le cadre du Do Tank Alliancy « Dépendances technologiques et libertés d’action »

Publié et mis à jour le 12 décembre 2025
2 min.
Souveraineté numérique : la France doit cesser de jouer les bons élèves

Depuis vingt ans, la transformation numérique des entreprises françaises s’est faite à marche forcée… mais rarement à main égale. À mesure qu’elles modernisaient leurs infrastructures, elles confiaient aussi les clés de leurs systèmes d’information à un petit nombre de fournisseurs mondiaux. Résultat : 80 % des dépenses IT en France bénéficient à des fournisseurs non européens. Une dépendance massive, souvent minimisée, qui engage directement notre économie, notre sécurité et notre liberté d’action.

Derrière la promesse d’efficacité des grands éditeurs américains se cache une autre réalité : celle d’un contrôle juridique et technologique qui dépasse nos frontières. Le Cloud Act autorise certaines autorités étrangères à accéder aux données hébergées sur leurs infrastructures, y compris lorsque ces données appartiennent à des entreprises françaises. Faut-il rappeler que des organisations comme la SNCF, Engie, EDF ou certains ministères reposent quasi intégralement sur des solutions non souveraines ?

Une contradiction au détriment de la capacité d'agir

Dans un contexte géopolitique mouvant, où la donnée est devenue levier de puissance, cette situation devrait nous alerter. Aux États-Unis, en Asie ou en Russie, la protection des écosystèmes nationaux est assumée comme un levier stratégique. Et en Europe ? Nous restons les champions de la « libre concurrence », souvent au détriment de nos propres acteurs. Nous célébrons la souveraineté numérique dans les discours, mais continuons à acheter massivement des technologies étrangères, y compris pour nos infrastructures critiques. Cette contradiction fragilise notre capacité à agir par nous-mêmes et nourrit une dépendance dont nous ne mesurons plus les effets.

Pour retrouver une véritable liberté d’action, il faut regarder lucidement ce qui nous entrave.La commande publique, d’abord, doit évoluer : ses règles, conçues pour garantir l’égalité de traitement, défavorisent paradoxalement les acteurs français et européens, trop souvent évincés par des offres globalisées difficilement comparables.

La clarification des directives de sécurité, ensuite : la frontière entre données sensibles et non sensibles reste floue, rendant les obligations de souveraineté inégales et donc inopérantes. Des incohérences qu’a récemment dénoncé le Cour des comptes dans son rapport « Les enjeux de souveraineté des systèmes d’informations civils de l’État ».

Enfin, un changement de culture collective : préférer des solutions européennes ne doit plus être perçu comme un repli, mais comme un acte stratégique, au même titre que la relocalisation industrielle ou la sécurisation énergétique La reconquête de notre indépendance numérique ne se fera pas en un jour. Mais elle ne se fera pas sans courage politique ni cohérence. Nous disposons déjà d’un tissu d’éditeurs et d’intégrateurs capables d’offrir des solutions performantes, conformes aux standards internationaux et à nos exigences de sécurité. Encore faut-il leur faire confiance et leur donner les moyens d’exister sur leur propre marché. Car la vraie souveraineté n’a que faire des professions de foi : elle se construit, pas à pas, par des choix concrets d’achat, de gouvernance et de conviction.

Autres articles

La dépendance numérique se fabrique aussi dans les organigrammes

Chronique

La dépendance numérique se fabrique aussi dans les organigrammes

On parle d’infrastructures et de contrats quand on évoque la dépendance numérique. On parle moins des compétences qui permettent de les évaluer, de les challenger et, le cas échéant, d’en sortir. Or une organisation perd sa maîtrise numérique lorsqu’elle perd les personnes capables de juger ses choix.

La Cour des comptes pousse les ministères vers le libre

Bureautique de l’État

La Cour des comptes pousse les ministères vers le libre

L’État a dépensé 100 M€ en 2025 pour sa bureautique, dont 80 % des licences chez Microsoft. La Cour des comptes réclame une bascule vers le libre en mode cloud d’ici trois à quatre ans.

Quand la donnée commerciale devient un enjeu de leadership pour le CDO

Défi d’un nouveau monde

Quand la donnée commerciale devient un enjeu de leadership pour le CDO

Le leadership du chief data officer se joue-t-il encore dans la construction des fondations data, ou dans sa capacité à transformer la donnée en levier de création de valeur pour l’IA ?

Cybersécurité et souveraineté : le grand écart des entreprises européennes

Etude

Cybersécurité et souveraineté : le grand écart des entreprises européennes 

Une enquête de Kerys Software révèle un paradoxe : si la souveraineté technologique figure parmi leurs priorités, 81 % des entreprises interrogées s’appuient sur des solutions non européennes. 

"L’enjeu principal de la deeptech est plutôt la liquidité du marché"

Interview

"L’enjeu principal de la deeptech est plutôt la liquidité du marché"

Kat Borlongan, membre du board de l’European Innovation Council (EIC) au sein de la Commission européenne, décrypte les difficultés des startups deeptech en Europe, et les signaux positifs.


Préférences de consentement