Soirée “Souveraineté numérique” : des ambitions affirmées, mais une mise en œuvre en demi-teinte

En début de semaine, la ministre déléguée du numérique Clara Chappaz a réuni les acteurs du secteur pour une soirée consacrée à la souveraineté technologique. Les annonces faites sur place se sont révélées timides, presque cosmétiques et interrogent sur la crédibilité de ce désir d’autonomie stratégique.

Publié et mis à jour le 18 avril 20254 min de lecture
Soirée “Souveraineté numérique” : des ambitions affirmées, mais une mise en œuvre en demi-teinte

Le cloud est mort, vive le cloud. Alors que Nvidia annonçait investir 500 milliards de dollars dans des infrastructures aux États-Unis pour réduire sa dépendance à la Chine, de son côté, la France a elle aussi entamé des actions pour booster sa souveraineté technologique. Dans cet esprit, une soirée “Souveraineté numérique” s’est tenue cette semaine à Bercy, en présence de nombreux acteurs du cloud. Certains d’entre eux arborent fièrement le coq rouge de la French Tech sur leur veste de costume. Il s’agit là d’un signe, selon Clara Chappaz, ministre déléguée chargée du Numérique, que “la souveraineté numérique existe bel et bien et qu’elle est présente dans la salle”. Elle souligne son importance, en cette période troublée géopolitiquement par “la guerre commerciale idiote”, lancée par Donald Trump.

Première étape : évaluer la dépendance

Il s’agit d’une “période charnière”, ajoute-t-elle, qui exacerbe la demande pour une souveraineté accrue. Christel Heydemann, directrice générale du groupe Orange, confirme n’avoir jamais eu autant de clients s’en inquiétant. L’État français répond à cette préoccupation via plusieurs mesures, dévoilées en exclusivité lors de l’évènement. Tout d’abord, il faut faire le constat des dépendances technologiques françaises. Pour cela, un Observatoire de la souveraineté numérique sera lancé. Une initiative essentielle alors que “la plupart des entreprises ne savent même pas de qui elles dépendent”, explique Jean-Marc Lazard, co-fondateur de la plateforme SaaS Opendatasoft. Certaines collectivités territoriales ont déjà commencé ce long processus avec l'initiative TIEBREAK, qui vise à mesurer leur part de dépense numérique extraterritoriale. Résultat : une première estimation d’un milliard et demi d’euros, dont une partie pourrait être "re-routée" vers des solutions françaises ou européennes. De quoi dynamiser la filière française du numérique à l’heure où 80 % de la commande publique et des grands groupes est captée par des éditeurs de cloud américains.

Grossir pour mieux peser dans la balance mondiale

Avec ce chiffre en tête, de nombreux acteurs ont réclamé lors des tables rondes que l’État montre l’exemple en termes de dépenses publiques. Le crédo des PME et des ETI s’est fait entendre : moins de subventions, plus de commandes, l’accès à des fonds propres étant vital à leur développement. Stéphanie Schaer, directrice interministérielle du numérique (DINUM), relativise cette demande récurrente en rappelant les chiffres : l’État dépense à ce jour 140 millions d’euros en matière de cloud, et 65% sont déjà captés par l’offre française. Peut-être pas par les sociétés de petites tailles, peu présentes lors de la soirée. Les grands acteurs de l’écosystème, comme Mistral AI ou Probabl, prédominaient. Tous sont cependant invités à participer à l’appel à projet du gouvernement pour renforcer l’offre de services de cloud.

Influencer plutôt que de s’enfermer

Les entreprises non sélectionnées figureront tout de même sur un annuaire des sociétés commercialisant des solutions de confiance. Une mesure concrète mais surprenante pour Jean-Marc Lazard : “Pourquoi pas, mais il existe déjà de nombreuses listes de solutions”. À ce catalogue se rajoute des journées de présentation rapide par les acteurs français auprès des décideurs du secteur public et des grosses entreprises. Une solution pour stimuler la demande française mais trop autarcique puisqu’elle laisse de côté l’enjeu du rayonnement international. En effet, l’autonomie stratégique ne peut être atteinte sans capacité d’influence en dehors des frontières françaises, la puissance technologique reposant en partie sur la capacité à exister et à peser dans des marchés globaux.

Penser collectif pour se structurer et dépasser la fracture

Pour répondre à cet enjeu d’influence, la French Tech doit “marquer des buts vers l’extérieur”, ajoute Jean-Marc Lazard. Et qui d’autre que l’Équipe de France du numérique, qui réunit toutes les parties prenantes du secteur, pour rayonner et gagner des parts de marché. Mais avant cela, elle doit d’abord se structurer et dépasser la fracture entre les petits et les grands acteurs. “Comme dans le foot, quand on met trop de stars mondiales sur le terrain, le collectif a du mal à prendre. Il faut réussir à raisonner collectif, et c’est tout le défi aujourd’hui pour structurer une véritable filière numérique”, résume Ludovic Donati, directeur du projet Lithium Ageli du groupe Eramet. L'ancien directeur de la transformation numérique du groupe pointe aussi les limites de l’équipe actuelle : comme dans l’industrie minière, les grands acteurs internationaux suivent les stratégies dictées par des enjeux globaux et n’adhèrent donc pas forcément à une dynamique strictement franco-française.

Autres articles

La course mondiale à l'IA change d'échelle, des datacenters spatiaux à Wall Street

REVUE EXPRESS'

La course mondiale à l'IA change d'échelle, des datacenters spatiaux à Wall Street

Cette semaine, la Chine mise sur des datacenters en orbite, Qualcomm défie Nvidia sur l'IA pour datacenters, tandis qu'OpenAI et Anthropic préparent leur entrée en Bourse.

Une édition consacrée aux alliances et à la souveraineté

spécial vivatech 2026

Une édition consacrée aux alliances et à la souveraineté

Innovations, intelligence artificielle et souveraineté numérique, retrouvez dans ce dossier spécial consacré à VivaTech les temps forts de l'édition 2026.

La souveraineté numérique face au fantasme des frontières technologiques 

ADOPTION TECHNOLOGIQUE

La souveraineté numérique face au fantasme des frontières technologiques 

Industriels et responsables publics du G7 s’accordent sur une souveraineté numérique fondée sur l'adoption, l'industrie et la coopération plutôt que sur l'autosuffisance technologique. 

Les DSI français attendent davantage de l’IA et des systèmes d’entreprise

ARTICLE PARTENAIRE

Les DSI français attendent davantage de l’IA et des systèmes d’entreprise

Une nouvelle étude indépendante commanditée par Rimini Street, spécialiste du support informatique, révèle que les dirigeants français subissent une pression croissante pour accélérer l’innovation grâce à l’IA, tout en devant faire face à la hausse des coûts informatiques, à la pénurie de talents et à l’intensification des menaces de cybersécurité.

Certains LLM chaud ! Nos algorithmes ont la clim, pas nous

humeur

Certains LLM chaud ! Nos algorithmes ont la clim, pas nous

Pendant que la France tente de ne pas céder à la "panicule", les modèles d'IA tournent, eux, plutôt sereinement : data centers sous tension, réseau testé, télétravail en débat.